Le
terrorisme intellectuel :
Un moyen de faire taire une vérité qui gêne
Jean-François
Revel, Le Figaro, 24 février 2000
Le Figaro
: La France a-t-elle le monopole du terrorisme intellectuel ?
Jean-François
Revel : Personnellement, je ne suis pas partisan de l'expression
" terrorisme intellectuel ". C'est un cliché. En
fait, c'est moins le problème du terrorisme intellectuel
qui compte, mais plutôt de comprendre pourquoi ceux qui le
pratiquent ont ces convictions. A-t-on, oui ou non, tiré
les leçons de l'expérience ? Or, nous assistons à
un refus de prendre acte de ce que l'Histoire a démontré.
Le terrorisme intellectuel, ce sont les moyens que mettent en oeuvre
ceux qui savent très bien qu'ils ont tort pour empêcher
que les objections les atteignent. Ils n'ont pas d'autres méthodes.
La France n'a
pas le monopole du terrorisme intellectuel. Par exemple, aux Etats-Unis
en 1975-1976, il était pratiquement impossible de dire du
mal de la Chine de Mao, tant elle était à la mode.
Et maintenant, il y a le politiquement correct. Le terrorisme intellectuel
exprime un symptome chez ceux qui le pratiquent. Ils ne sont pas
du tout sûr de leur cause.
Qui furent
dans l'Histoire les premiers à pratiquer le terrorisme intellectuel
? Peut-on incriminer Jean-Jacques Rousseau ?
Le terrorisme
intellectuel a plus ou moins pris naissance au XXVIII ème
siècle. Qu'appelle-t-on terrorisme intellectuel ? Le fait
de vouloir déconsidérer une personne qui exprime des
opinions au lieu de les réfuter par des arguments. On peut
dire dans un certain sens que Rousseau en a été la
victime. Il a été mis au ban par les encyclopédistes
qui lui reprochaient de garder une certaine religiosité.
La Profession de foi du vicaire savoyard a déchaîné
l'indignation de Voltaire et d'Helvétius. D'un autre côté,
dans sa manière d'affirmer les choses, Rousseau est d'une
virulance qui frise le terrorisme intellectuel. Il était
plus paranoïaque que terroriste.
Peut-on aussi
qualifier les révolutionnaires de terroristes intellectuels
?
Pendant la terreur,
il ne s'agissait pas de savoir si quelqu'un avait raison ou tort
mais s'il était en désaccord avec le Comité
de salut public. S'il l'était, on le guillotinait. Cest absolument
les procès de Moscou ! C'est le même principe. La révolution
est arrivée à ce stade extrême : la seule réponse
à un désaccord, même avec quelqu'un qui est
en adéquation avec les objectifs généraux des
révolutionnaires, ce qui va au-delà du terrorisme
intellectuel, c'est de le liquider physiquement.
Y a-t-il
eu, pour vous, du terrorisme intellectuel pendant l'affaire Dreyfus
?
Non. Dans ce
cas, il y avait une recherche : avait-on ou non prouvé la
culpabilité de Dreyfus ? Les dreyfusards, parmi lesquels
je me serais rangé, ont simplement exigé que l'on
fasse la lumière sur les faits. Il y a eu du terrorisme intellectuel
dans l'autre sens. Les soi-disants patriotes qui s'opposaient à
la quête de la vérité. Il y a eu une erreur
judiciaire sur laquelle s'est greffée une volonté
de dissimulation avec une forte connotation antisémite.
L'extrême
droite française, et Charles Maurras en particulier, n'ont
ils pas pratiqué le terrorisme intellectuel ?
Absolument !
Comme, plus tard, Doriot et plusieurs leaders d'extrême droite.
Quand vous n'avez pas la possibilité parce que vous êtes
en démocratie, de tuer l'adversaire, vous tentez de l'amoindrir
par les moyens d'information. Ce qu'a fait Maurras avec l'Action
française. Tous les auteurs qui lui déplaisait
comme Julien Benda, étaient dicrédités.
Quand commence,
selon vous le terrorisme intellectuel de la gauche ?
Avec la révolution
bolchéviste. C'est là que le système a été
l'objet d'une organisation méthodique scientifique. Ces méthodes
ont été mis au point par le communisme dès
le début et par Lénine, lequel était lui-même
un très grand terroriste intellectuel. Le point essentiel
est que tous les Partis communistes ont obéi aux injonctions
de Moscou.
Quel regard
portez-vous sur la situation à la libération et après
?
Prenons le procès
Kravchenko, une affaire qui a été montée par
les communistes. Il a fait un procès aux Lettres françaises
pour diffamation et l'a gagné. C'était un haut fonctionnaire
soviétique qui savait comment fonctionnait le système,
puis il est passé à l'Ouest. Les PC occidentaux et
le PCF, le plus asservi, au lieu de répondre sur les faits
ont prétendu qu'il était un faussaire, un ivrogne...
Sartre était-il
un maître es terrorisme intellectuel ?
Bien sûr
! Sartre excommuniait ceux qui n'était pas d'accord avec
lui. Ainsi Camus, Merleau-Ponty, quand ils osait formuler un désaccord.
Sa pratique était de les déconsidérer. Sartre
était un terroriste intellectuel typique.
Dans votre
livre, vous stigmatisez l'action et les paroles de Pierre Bourdieu.
Bourdieu explique
tous les jours que le grand échec du XXème siècle,
c'est le libéralisme et le capitalisme. Il a une conception
de l'économie qu'il voudrait voir totalement dirigée.
C'est exactement une thèse marxiste sur le modèle
stalinien. D'autre part, il affirme que tous les intellectuels,
tous les journalistes, tous les gens de la radio et de la télévision
sont entièrement aux ordres du pouvoir politique du moment
lequel est aux ordres du grand capital.
L'absolution
donnée aujourd'hui au communisme que vous dénoncez,
est-il un acte visant à faire taire les esprits libres ?
C'est surtout
un acte visant à épargner ceux qui ont soutenu le
communisme, une repentance. Il y a tellement de gens qui se sont
compromis qu'une confession générale prendrait l'allure
s'un rassemblement de millions de personnes ! Il y a des gens qui
le disent pourtant, à titre individuel. Le PCI a admis s'être
trompé, avoir été complices de crimes. Dans
les partis, je ne vois que les Italiens à l'avoir dit. Souvent,
ceux qui n'ont pas été inscrit mais furent des compagnons
de route du Parti sont plus retors que ceux de PC. Ils ne veulent
pas reconnaître que cela a été une erreur.
Comment expliquez-vous
qu'autant de bien-pensants veuillent excuser le communisme et discrédité
ses critiques, pour condamner le libéralisme ?
Il faut voir
qu'il y a toujours, même dans les démocraties, une
fraction importante de gens qui n'aiment pas la liberté et
préfèrent la tyrannie. C'est la tentation totalitaire.
Certains pour l'exercer, d'autres pour subir cette tyrannie, ce
qui est plus mystérieux. Si on discrédite Stéphane
Courtois et Le Livre noir du communisme, c'est que cela souligne
que des milliers d'auteurs de manuels scolaires, d'intellectuels
et d'artistes ont soutenu un régime criminel. Il n'est pas
agréable de l'entendre. Il y a eu une réaction différente
relative à l'ouvrage de François Furet, Le Passé
d'une illusion. Le Livre Noir, lui, a été
traîné dans la boue. Furet n'a pas beaucoup plu à
une partie de la gauche. Mais évoquer le thème d'une
illusion, surtout si elle passe pour généreuse, est
plus supportable que d'être accusé de crime.
D'où
sort cette vague déferlante d'anti-américanisme et
pourquoi José Bové est-il devenu un héros ?
C'est inquiétant
qu'il soit devenu un héros parce que tout ce qu'il dit est
faux ! La France est l'un des pays où l'agriculture intensive
et chimique est la plus développée. L'agriculture
et l'élevage sont entièrement subventionnés,
ce qui pousse à la surproduction, avec des primes à
l'exportation. Et un fort protectionnisme. C'est ce système
que Bové veut préserver. Et on suppose que les Etats-Unis
veulent libéraliser les échanges internationaux pour
vendre leurs produits en europe et l'on crie : les Etats-Unis nous
attaquent !
Considérez-vous
qu'aujourd'hui, par rapport à notre histoire, que la liberté
de penser soit condamnée ?
Pas du tout.
J'ai voulu décrire dans mon livre un phénomène
intellectuel et culturel. Dans la réalité, il n'y
a pas un pays qui ne s'achemine vers le libéralisme. C'est
récent et remonte au début de la dernière décennie.
Chez certains intellectuels qui ne comprennent pas l'évolution
en cours, on défend une doctrine antilibérale, tandis
que les gouvernement se libéralisent de plus en plus. Il
y a un véritable décalage entre ce climat intellectuel
et la réalité. Les libéraux ne sont pas des
théoriciens mais des praticiens.
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