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Je
ne crois pas que la France
soit un pays foncièrement hostile au libéralisme
Jean-François Revel, Interview, L'Expansion, 30 mars 2000
En
Europe, et en France particulièrement, les intellectuels et beaucoup
d'hommes politiques sont de plus en plus hostiles au libéralisme,
et cela malgré la faillite du communisme. Comment l'expliquez-vous
?
Je ne crois pas que
la France soit un pays foncièrement hostile au libéralisme.
Certains penseurs français ont été au contraire les
fondateurs de ce courant, Montesquieu ou Turgot, par exemple, ce dernier
étant l'un des inspirateurs d'Adam Smith. Le dirigisme économique
français est
intervenu plus tard, à cause des deux guerres mondiales, qui ont
contraint le gouvernement à organiser la production et la distribution
des richesses. C'est alors qu'est née la planification de l'économie
par l'Etat. Depuis, à cause de l'importance des nationalisations,
des services publics, il subsiste en France une très vaste
clientèle électorale qui dépend de l'Etat. Clientèle
à laquelle l'Etat a accordé des privilèges substantiels
- garantie de l'emploi, retraites plus
favorables - et qui tient à les garder ; elle est donc hostile
à la libéralisation, à l'égalité, finalement.
Le
paradoxe, c'est qu'on libéralise l'économie dans la plupart
des pays. Même en France, le gouvernement de Jospin a
privatisé dès son arrivée au pouvoir.
Il y a effectivement un double mouvement. Dans la réalité,
on libéralise, on privatise, on s'ouvre aux échanges internationaux.
Cette évolution
est mondiale, elle va jusqu'à toucher des pays comme l'Inde, qui
a été longtemps très dirigiste. Mais sur le plan
idéologique, l'insurrection
farouche contre le libéralisme se développe et s'intensifie
sur le plan verbal.
Comment
expliquez-vous cette contradiction ?
Comme l'idéologie est une construction qui n'est pas tirée
des faits, elle se perpétue indépendamment de la réalité.
On peut trouver dans le
système libéral des quantités de défauts,
des injustices, beaucoup d'inégalités, des malhonnêtetés,
des ratages. Il faut bien noter toutefois
que les seuls pays où l'on a créé une protection
sociale efficace sont les pays capitalistes. D'abord parce qu'il faut
être riche : vous ne
pouvez financer une protection avec une économie qui ne marche
pas. C'est un conservateur anglais, lord Beveridge, qui a créé
pendant la
guerre les grands systèmes sociaux, alors que les travaillistes
s'en méfiaient, parce qu'ils craignaient que cela ne démobilise
la classe
ouvrière ! Mais l'argumentaire socialiste traite le libéralisme
comme s'il était son double inversé, une idéologie
symétrique de la sienne. Alors
que le libéralisme est au contraire une construction empirique,
nourrie de la démarche expérimentale, exactement comme celle
de Kant
dans la Critique de la raison pure : qu'est-ce qui marche bien ailleurs
qu'on pourrait utiliser ?
Ainsi, la révolution industrielle ne repose pas sur l'exploitation
des pays pauvres, comme certains le disent, mais sur deux siècles
de
recherche scientifique et technologique, et de réflexion sur les
marchés. Tout comme la nouvelle économie s'explique par
un formidable saut
de la technologie Internet, et non pas par les plans sociaux des grandes
entreprises !
Comment
expliquer alors que le communisme soit mort dans les faits, et pas dans
les têtes ?
Je crois que l'intensification de la lutte idéologique et verbale
vient justement de ce que le communisme a disparu. Entre 1917 et décembre
1991, date officielle de la désagrégation de l'URSS, il
y avait un socialisme réel. Les partisans du communisme étaient
bien obligés de
répondre aux objections. On leur disait : " Vous voyez bien
la faillite de l'URSS, les massacres du grand bond en avant chinois, les
boat
people au Vietnam ! " Maintenant que le communisme a disparu, il
est redevenu une utopie pure, donc parfaite, par définition. Quand
on
compare une utopie parfaite, qui a l'avantage de ne pas exister, à
la réalité et la pratique du libéralisme pourri de
défauts, on défend
farouchement la première.
Pourquoi
n'observe-t-on pas cette même nostalgie de l'alternative disparue
dans un pays comme l'Italie, où le communisme a
été au moins aussi influent qu'en France ?
Je dirais même que l'Italie a abjuré le communisme de façon
spectaculaire. Le PDS ne veut plus qu'on l'appelle " ex-communiste
". D'Alema
et Veltroni, ses principaux responsables, aujourd'hui au gouvernement,
sont très clairs : il n'y a pas de différence entre le nazisme
et le
communisme, au moins dans leurs résultats concrets, disent-ils.
Nous avons été les complices d'un régime criminel.
Les mêmes estiment
que l'emploi à vie n'a plus sa place, que la flexibilité
du travail est une nécessité : ils ont vraiment changé.
Il faut bien expliquer cette
différence avec nos propres communistes par une réalité
culturelle propre à la France. Chez nous, il y a le précédent
sacralisé de la
révolution de 1789. Pour nombre d'intellectuels et d'hommes politiques,
la chute du communisme est une révolution qui a échoué.
Quand une révolution rate, on recommence.
Ils caressent donc toujours ce rêve. N'oublions pas que le Parti
socialiste français était le dernier au monde, en 1981,
à programmer la
nationalisation quasi intégrale de l'économie d'un grand
pays prospère, à l'époque où tous les autres
allaient à rebours : Mario Soares au
Portugal, Felipe Gonzales en Espagne, Helmut Schmidt en Allemagne
Aujourd'hui, le grand orgueil de Jospin, c'est d'avoir maintenu, face
à Blair et Schröder, le rôle régulateur de l'Etat,
en résistant aux tentations de baisse d'impôt.
N'y
a-t-il pas aussi une part de responsabilité des libéraux
français comme Alain Madelin, qui se sont laissé enfermer
dans un discours
caricatural, exaltant la concurrence et les vertus du marché pur
?
Je n'ai jamais entendu Madelin parler ainsi, ce sont des propos qu'on
lui a prêtés. Je pense au contraire que les libéraux
français sont à ce
point terrorisés par l'idéologie socialisante qu'ils multiplient
les professions de foi sur la solidarité, l'antithatchérisme
Quant aux gaullistes,
ils n'ont jamais été libéraux. La France gaulliste
des années 60 est une espèce d'Union soviétique qui
a marché, grâce à un compromis entre
droite et gauche pour construire une économie planifiée,
avec néanmoins un secteur privé, afin que l'économie
respire un peu. Il est frappant
de constater que la planification préparée sous Vichy, dans
le cadre d'une économie de pénurie, a été
reprise telle quelle à la Libération par
les technocrates gaullistes : commissariat au Plan, nationalisations,
etc. Il a longtemps subsisté, à droite, un consensus pour
une économie
très largement administrée, et contre le libéralisme
" anglo-saxon ", méprisable.
Comment
expliquer cet antiaméricanisme français persistant ?
Il n'est pas spécifiquement français, il existe aussi en
Italie, en Allemagne, avec l'écrivain Günter Grass ou le philosophe
Jürgen Habermas.
J'ai une théorie. L'Europe, pendant tout le xxe siècle,
s'est offert une sorte de guerre civile incessante, une guerre entre Etats
à l'intérieur
même de l'Europe. Et elle a inventé tous les systèmes
totalitaires : bolchevisme, fascisme, nazisme, avec quelques produits
latéraux moins
virulents, Salazar au Portugal, la junte grecque, Franco en Espagne. Alors
qu'elle était dominante au début du siècle, elle
a échoué, car elle
s'est suicidée. D'autre part, la moitié orientale du continent
est tombée dans la barbarie, la sous-productivité et la
pauvreté. Cette tentative de
suicide à répétition a amené les Etats-Unis
à intervenir, lors du traité de Versailles d'abord, pendant
la Seconde Guerre mondiale ensuite,
puis pendant la guerre froide, avec l'Otan et le pacte Atlantique, qui
nous ont évité d'être annexés par l'URSS. A
l'issue de tout cela, les
Etats-Unis ont émergé comme la seule puissance véritablement
mondiale. C'est parce que nous savons que cette domination résulte
de nos
erreurs et de nos aberrations, et que nous ne voulons pas nous l'avouer,
que nous inversons les choses, faisant comme s'il y avait un
impérialisme américain. Alors que si nous ne nous étions
pas lancés dans la Première Guerre mondiale, absurde, entraînant
ainsi un
enchaînement de conséquences néfastes, l'Europe ne
serait pas aujourd'hui dans la situation d'infériorité qu'elle
connaît, au moins sur le plan
diplomatique. Pour sortir de là, il faudrait analyser les causes,
et revenir sur notre propre histoire. Mais ceux qui essaient de comprendre
le
totalitarisme se font accuser : " Comment osez-vous comparer nazisme
et communisme ?
" Notez d'ailleurs que le rejet phobique de
l'Amérique se double d'une imitation servile dans bien des domaines,
la langue, par exemple - pourquoi dit-on stock-options et pas options
sur titre ? Pourquoi dit-on Euroland, mot qui n'existe même pas
en anglais ? Là où il faudrait être vigilant, on ne
l'est pas, alors que, dans le
même temps, il y aurait quand même quelques petites leçons
économiques à tirer de ce qui se passe aux Etats-Unis
A écouter certains,
il semblerait que le peuple américain soit composé exclusivement
de mendiants scrofuleux qui rampent par terre.
Vous
concentrez vos critiques sur les intellectuels, mais la responsabilité
est plus large, comme en témoigne l'audience croissante des livres
de Viviane Forrester ou des propos de José Bové, chez nous.
Oui, et j'y vois deux explications. L'une, empirique : il y a eu énormément
de gens qui ont été soit les acteurs, soit les complices,
soit les
clients passifs et indulgents de l'idéologie communiste. On ne
peut pas leur demander à tous de dire : " Nous nous sommes
trompés, nous
avons été des imbéciles, nous avons menti ! "
C'est un gros effort à demander à l'être humain. Une
autre, plus profonde : le postulat selon
lequel l'être humain désire forcément la liberté
n'est pas démontré. Il se peut qu'une grande partie des
membres d'une société démocratique
désirent vivre dans une société despotique. On peut
évidemment le comprendre de la part de ceux qui veulent exercer
le pouvoir ; pour les
autres, qui souhaitent le subir, c'est plus mystérieux. Quand on
parle avec les ex-Allemands de l'Est, ceux qui ont des regrets pour le
régime
antérieur vous disent : " Oui, mais on était tranquilles,
on nous disait ce qu'il y avait à faire. " La sécurité
et le droit à ne pas travailler ou à
travailler très mal, en échange de la fidélité
idéologique
Pour les intellectuels, c'est différent.
Un intellectuel qui se rallie à un régime
totalitaire a une vie extrêmement confortable, il est logé,
il a une voiture avec chauffeur, il fait partie d'une académie
qui rétribue, dans les
pays totalitaires, beaucoup mieux ses hommes que l'Académie française
- 699 francs d'indemnité mensuelle pour ce qui me concerne. Il
profite d'autre part de l'élimination de ses contradicteurs : Lissenko
faisait envoyer au goulag les biologistes qui n'étaient pas d'accord
avec
lui. Quand on étudie la littérature utopique du passé
- la République, de Platon, ou l'Utopie, de Thomas More -, on s'aperçoit
qu'elle prévoit
cette police de la pensée. Platon voulait mettre les poètes
à la porte de la cité, parce qu'il considérait que
la poésie était corruptrice ;
Jean-Jacques Rousseau voulait interdire le théâtre, qu'il
jugeait contraire à la morale. Il existe chez certains intellectuels,
et des plus grands,
une tendance à vouloir une société totalement organisée
et militarisée, où tout serait prévu
Ce sont
des systèmes bâtis dans l'abstraction
pure, présentés comme des idéaux, pour réaliser
la justice : même ces grands philosophes construisent une cité
idéale parfaitement
totalitaire, c'est donc une tendance de l'esprit humain. Marx a fait la
même chose, il se trouve qu'on a appliqué cela avec la révolution
bolchevique, et cela a donné des résultats contraires. A
la place de la liberté, l'esclavage ; à la place de la prospérité,
la pénurie et les
massacres de masse ; à la place de la culture, les opéras
de Mme Mao. Mais comme l'utopie n'accepte jamais d'être jugée
à l'aune de la
réalité, on dit que " ça ne prouve rien ".
Les
médias ont-ils selon vous une responsabilité dans ce déni
de la réalité ?
La presse est ambiguë. Dans Le Monde, on voit des reportages accablants
sur Cuba et, à côté, on continue à dire que
les seuls coupables
des crimes contre l'humanité, ce sont les dictateurs de droite.
Evidemment, personne ne fait l'éloge de la Corée du Nord,
mais certains
continuent à se prosterner aux pieds de Castro, les cardinaux,
les veuves, même le pape, les ministres, le roi d'Espagne, alors
qu'il a autant
de sang sur les mains que Pinochet. Les médias de masse reprennent
les préjugés ambiants. Idem avec les comptes rendus de la
" révolte
citoyenne contre la mondialisation " : les étudiants bien
nourris qui ont manifesté à Seattle ont servi la cause des
pays riches, qui ne
voulaient pas ouvrir leurs marchés agricoles, au détriment
des pays pauvres. Ils ont réussi à torpiller l'interdiction
du travail des enfants, que
l'OMC souhaitait
Jolie victoire de la gauche ! En Inde et au Pakistan,
on va pouvoir continuer à faire travailler les enfants de 8 ans.
Encore
une fois, l'idéologie obtient un résultat contraire à
celui qu'elle cherchait. Et tout le monde applaudit.
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