Le
vivant, les techniques et les brevets
Jean-François Mattei, le Figaro, 24
août 2000
Depuis quelques semaines,
le débat public sur les brevets et les gènes se développe
enfin. Je m'en réjouis et suis heureux d'y avoir contribué.
Il n'était que temps, au moment où la directive européenne
98/44/CE du 6 juillet 1998 aurait dû être transposée
en droit français, comme d'ailleurs dans tous les autres pays de
l'Union, et où l'annonce était faite du décryptage
du génome humain.
C'est en 1988 que le Parlement européen a repoussé pour
la première fois un projet de directive sur les biotechnologies
au motif qu'il était exclusivement d'essence économique.
De 1991 à 1994, la position de la France est restée d'une
constance remarquable, rassemblant le Comité consultatif d'éthique,
l'Académie des sciences, les gouvernements successifs et les législateurs
sur le principe que les gènes humains, s'agissant de découverte,
ne pouvaient en aucune façon faire l'objet de brevets en tant que
tels. C'est ce qui a été inscrit dans les lois dites de
bioéthique de 1994. En 1995, le Parlement européen a repoussé
un nouveau projet de directive pour la même négligence éthique
qu'en 1988. En 1996, j'ai rédigé un rapport destiné
à proposer une solution européenne sur la question de la
" brevetabilité " du vivant. Il a fait l'objet d'une
proposition de résolution votée à l'unanimité
par l'Assemblée nationale.
La directive 98/44/CE finalement adoptée représente une
amélioration notable puisque les grands principes éthiques
sont rappelés. Néanmoins, l'éthique n'étant
pas dans la compétence de l'Union, le but étant bien d'harmoniser
la législation sur les brevets. Ce qui explique une rédaction
parfois ambiguë et contradictoire. L'exemple même en est l'article
5 qui, après avoir énoncé le principe de non-"
brevetabilité " du corps humain, et notamment de ses gènes,
prévoit dans l'alinéa 2, que tout élément
isolé du corps humain, y compris la séquence partielle ou
totale d'un gène, est brevetable. Ce qui, de fait, conduit à
breveter les gènes puisqu'il faut bien les isoler du corps pour
les identifier.
Le Conseil d'Etat en France a souligné, en décembre 1999,
que cette directive est incompatible avec la loi française et que
la transposition en l'état devrait conduire à renoncer à
l'un des principes fondateurs retenus depuis toujours par notre pays au
regard du vivant, qu'il s'agisse du sang, des organes ou des gènes.
Le gouvernement français a d'ailleurs confirmé cette analyse.
J'ajoute qu'à mon sens, le Conseil constitutionnel, s'il était
saisi, pourrait juger que la directive, dans certaines dispositions est
contraire à notre Constitution.
Depuis que le débat
a été relancé, j'observe une quasi-unanimité
pour demander des modifications, limitées mais essentielles, de
la directive. Le nombre et la qualité des signataires de l'appel
que j'ai lancé avec mon collègue allemand Wolfgang Wodarg
résonnent comme une exigence. Presque toutes les grandes institutions
ou associations représentatives qui comptent dans notre pays, par
leur diversité indiquent clairement l'opinion des Français
et des leaders d'opinion de tous milieux.
Fin juin, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, qui
a la compétence éthique, comme l'atteste la Convention d'Oviedo
de 1997 sur les droits de l'homme et la biomédecine, a voté
très largement une recommandation demandant également les
mêmes modifications de la directive. J'avoue ne pas comprendre pourquoi
celles-ci seraient impossibles. Il n'est pas de texte qui ne puisse être
amendé à l'épreuve du temps et des faits.
Il ne s'agit évidemment pas d'entraver le développement
des biotechnologies. Le pédiatre et le généticien
que je suis est convaincu que les biotechnologies représentent
un avenir formidable pour la médecine de demain en matière
de diagnostic, de traitement et de vaccination. Il faut donc aider ce
secteur par tous les moyens. Si breveter les gènes eux-mêmes
me semble inacceptable, en revanche, tous les procédés,
toutes les techniques, toutes les innovations et leurs produits doivent
être protégés et brevetés. On n'a jamais breveté
les électrons et cela n'a pas gêné l'essor de l'industrie
électronique.
On ne brevète pas ce qui existe et dont on ne fait que prendre
connaissance. Il doit en aller de même pour toutes les découvertes
biologiques. Sinon, compte tenu des progrès à venir, par
exemple dans le domaine des neurosciences, va-t-on aller vers le brevet
de nouvelles protéines, de nouveaux transmetteurs, de nouvelles
molécules au motif qu'on les aurait découverts et qu'on
aurait percé leurs effets ? Breveter un gène pour en avoir
l'utilisation exclusive pendant vingt ans me semble contraire à
toutes les idées que je me fais de l'intérêt de la
recherche et de l'économie.
Il faut pour la recherche garantir l'égal accès de tous
à la connaissance, y compris pour de nouvelles applications potentielles
; il faut pour l'industrie, plutôt que de s'abriter derrière
le monopole d'un gène, chercher, à partir d'une même
donnée, à inventer des procédés toujours plus
compétitifs, plus fiables, plus rapides, moins coûteux dans
un véritable contexte concurrentiel où les brevets ont alors
toute leur place. Breveter un gène est encore contraire à
l'idée que je me fais de la justice et de l'équité
au regard de l'avenir de tous les pays qui, n'ayant pas participé
au décryptage du génome, se verraient confisquer le savoir
et donc leur avenir.
Ne transformons pas ce qui est un vrai débat de société
en des affrontements stériles. Je perçois véritablement
un accord sur le fond et je suis convaincu qu'une solution est possible.
Le vivant ne peut être considéré comme une matière
première ordinaire et le breveter me semble impensable. Les technologies
du vivant représentent un formidable espoir, il faut les soutenir
y compris au moyen des brevets. Ces deux impératifs ne me semblent
pas incompatibles en conjuguant éthique et économie.
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