La France actuelle est le champs clos des idées démodées

Jean-François REVEL  Paris Match  jeudi 26 mars 1998

Le devoir des grandes formations ou des fédérations traditionnelles est de démonter, de démasquer chacune des contradictions du front national. De montrer que ses thèses sont fausses et non de brailler "honte! honte! le fascisme ne passera pas!".


Paris Match : ces votes de mars 98, est-ce pour vous une preuve de la force de la démocratie, intégrant ses adversaires qui ne revent que de la subvertir et de la culbuter, ou est-ce un déni de la démocratie ?

Jean-François Revel : Attention ! Le front national ne tiend pas du tout les mêmes discours que les partis fascistes d'avant guerre par rapport à la démocratie. Mussolini, Hitler, ou l'extrême droite française maurassienne disait très clairement qu'ils ne voulaient plus de la démocratie : ils voulaient supprimer les élections, les syndicats, la liberté de la presse, et ne croyaient qu'à la "morale du chef"...Le front national compte peut-être des dirigeants qui font ce rêve, mais, en tout cas, il ne le dit pas. Ce n'est pas dans son programme.

PM : les leaders le disent quelques fois, de moins en moins...mais il y a une presse qui l'exprime.

JFR : Ils ne disent pas qu'ils sont contre la souveraineté populaire aux élections.

PM : Pour vous, ce ne sont pas 15% de néo-nazis ou de fascistes ?

JFR : C'est différent. Le fait, pour leurs adversaires, de se référer à la réthorique d'avant guerre est une erreur psychologique et sociologique...Le front national est un parti hétéroclite, c'est d'ailleurs pour cela qu'il progresse. C'est un part "attrappe tout" des mécontents, un pot pourris des négations. Les partis classiques ont opposé à ces guerilleros éparpillé une défense frontale du plus pur académisme. Il s'agissait de se donner le beau rôle plus que d'être efficace en s'en prenant aux causes. Les causes de cette ascension du FN depuis une quizaine d'années sont les suivantes. D'abord tout nier. Laurent Fabius a dit un jour que le Front national posait les vrais problèmes mais apportait les mauvaises réponses. JE ne pense pas que tous les problèmes que le FN pose soient vrais. Mais il en existe un certain nombre qu'il n'a pas inventés. La gauche a très longtemps eu le tord de nier complêtement le problème de l'insécurité...par peur d'inciter au racisme, on n'a pas voulu reconnaitre un certain lien entre la présence d'immigrés dans certains quartiers et une certaine déliquence qui s'explique non pas du tout parce que ce sont des résidents d'origine africaine ou maghrébine mais parce qu'il y a un taux de chômage particulièrement élevé, des conditions de logement bien peu attrayantes, de la pauvreté qui conduit à voler des véhicules. Se développe alors une "culture de délinquence" qui est une réalité. Quand on refuse de reconnaitre que l'échec de l'intégration créé des zones de non droit, on excite le racisme au lieu de le combattre (...)

Je suis choqué par la montée du FN depuis 15 ans. Mais la gauche n'est pas majoritaire dans le pays et lui doit aujourd'hui d'être au pouvoir. Car la droite parlementaire et le FN représentaient en 97, 51,5% des suffrages exprimés. Le FN , a lui tout seul, réalise 30% des votes de droite ! Ce n'est plus marginal. Par ailleurs, le FN a été en mesure de se maintenir dans 133 circonscriptions au second tour et il y a eu de mauvais reports à droite, même dans les circonscriptions ou il ne pouvait pas se maintenir. C'est donc le parti de Jean MArie Le Pen qui a fait basculer la majorité de droite à gauche en juin 1997. En neutralisant un tiers des voix de la droite, le FN l'enferme dans une minorité automatique.

PM : Et dans les assemblées régionales, dans les conseils régionaux, les premières critiques ont été : " Vichy", "1936", "Le Front Populaire", "Hitler"..."la collaboration" !

JFR : Même à droite ! dans le parisien du samedi 21 mars, un article de Patrick Devedjian pour lequel j'ai une grande sympathie dit : "les raisonnements par lesquels on tente de justifier le fait d'accepter les voix du FN dans les conseils régionaux me font penser à ceux que l'on tenait pour faire accepter la défaite de juin 40". Je n'ai pas eu vent que nous fussions occupé par une puissance ennemi ! je suis contre l'acceptation des voix du FN, mais en ces termes, le problème est mal posé...

Comparer mars 1998 à juin 1940 relève de la galéjade politique.

PM : l'insistance qui a été de mise longtemps, et on sait pourquoi, sur le "devoir de mémoire" ,n'est elle pas aujourd'hui en train de nous renvoyer comme un boomerang, à la fois l'oubli et l'indifférence ?


JFR : je constate que le devoir de mémoire ne joue que par rapport au totalitarisme nazi. Pas par rapport au totalitarisme communiste. je suis pour le devoir de mémoire. Mais il doit se fonder sur des connaissance historiques exactes et ne doit pas être unilatéral, "hémiplégique".

Le FN n'existe que parce qu'on a refusé de traiter correctement les problèmes qui lui ont donné naissance. Il faut s'attaquer au vrai problème, c'est-à-dire comme toujours en démocratie, dissuader les électeurs de voter pour un parti que l'on considère comme néfaste à l'aide d'arguments, pas seulement de cris. Pour l'instant, le FN ne menace pas de faire un coup d'Etat. Il se borne à progresser dans les élections. En un sens, c'est beaucoup plus redoutable. C'est donc sur ce terrain là qu'il faut l'attaquer. Il y a danger pour la république quand il y a un risque de putsch ou de coup d'état militaire. Les frontistes ont, eux, réussi à convaincre une partie substantielle de l'électorat de leurs thèses, lesquelles d'ailleurs sont très fluctuantes. Par exemple, le Front National est devenu anti-libéral. CE n'est pas un part libéral : ils sont protectionnistes, et contre l'Europe. Ils ont fait voter contre Masstricht.Ils sont contre la mondialisation...Ils défendent la conception française du service public. Ils ont approuvé les grévistes de décembre 1995 contre Juppé, et cet aspect là leur vaut précisement beaucoup de voix d'anciens électeurs de gauche.

PM : Leur programme économique et social n'est pas viable tel qu'il est présenté ?

JFR : il y a beaucoup de programmes qui ne sont pas viables. Mais le leur en tout cas n'est pas un programme libéral ! De plus, ils ont en commun avec les communistes un anti-américanisme absolu et primaire. Ils partagent aussi leur adoration pour Sadam Hussen. SUrtout, le programme Le Pen-Mégret est une mosaique de négation hétéroclite plus qu'une construction cohérente de propositions positives. La droite modérée à eu un tort fondamental : depuis des années, elle n'a plus de pensée, elle n'a plus aucune doctrine. Elle aurait du avoir le courage de choisir carrément une philosophie libérale ou de disparaître...La droite aurait du avoir le courage de choisir honnetement un programme libéral, au sens thatchérien ou réaganien du terme. Que l'on soit pour ou contre, ca aurait été au moins une proposition différente. Sa présence n'avait de signification qu'à cette condition. Sans quoi ce n'est pas la peine.

prenons un exemple. Alain Madelin, Ministre de l'économie et des finances en 1995 est fichu à la porte quelques semaines après l'élection présidentielle parce qu'il a osé dire au micro qu'il faudrait quand même aligner les retraites des fonctionnaires sur celles des autres Français. Des propos parfaitement égalitaires consistant à mettre tous les français sur le même plan. IL est immédiatement vidé ! Or, quelle est la formation politique qui a vocation à protéger la fonction publique et ses privilèges ? C'est la gauche ! Ce n'est pas la droite, en principe...Juppé s'est conduit là comme un Premier ministre de gauche.

Depuis que Chirac est candidat à la présidénce et depuis qu'il est président de la République, je ne sais pas très bien quelle est sa doctrine en politique ? A mon sens, on ne peut pas indéfiniment prescrire à des gens qui ont a portée de main une majorité, de se faire Harakiri et de faire passer un adversaire politique si on ne leur propose pas une politique très nette d'autre part. Or, on ne leur en propose aucune.


Je ne crois pas que la droite française ait véritablement compris la grande mutation qui s'est produite dans le monde à la suite de la chute du communisme. Elle en est encore à mégoter pour ne pas avoir à se dire libérale.Or, dans tous les pays, il se trouve que plus personne n'hésite....


Il faut un renouvellement intellectuel et politique de la gauche comme de la droite en France. Or, la gauche et la droite sont accrochés à des thèmes complêtement passéiste. La gauche au "socialisme de marché", la droite au gaullisme historique, qui ne correspondent plus ni l'un ni l'autre à la situation actuelle. Si l'on y ajoute le FN, encore plus archaique, on s'aperçoit que la France actuelle est le champs clos des idées démodées.

Le devoir des grandes formations ou des fédérations traditionnelles est de démonter, de démasquer chacune des contradictions du front national. De montrer que ses thèses sont fausses et non de brailler "honte! honte! le fscisme ne passera pas!".

Une expérience anti-démocratique est actuellement impossible en France, ne fut-ce qu'à cause de l'Europe ce garde fou. Le FN est trop incohérent. C'est un parti vide-poche dans lequel les mécontents de tous bords déversent leur bile.

PM : il faut soigner la bile des Français !

JFR : il faut plutôt soigner leur cerveau.

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