|
Intervention
d'Alain Madelin à la Convention de l'Alternance Sécurité
Alain
Madelin, Mercredi 31 janvier 2001
Mes Chers amis,
Je voudrais vous dire combien je me félicite de voir aujourd'hui
une opposition rassemblée, unie, qui travaille et qui propose. C'est
là le bon visage de l'opposition. Et s'il m'arrive parfois de critiquer,
permettez moi aujourd'hui de féliciter les organisateurs et les
participants de ces ateliers pour le sérieux et la qualité du travail
accompli. Dans les conclusions de vos travaux, je retrouve très
largement les propositions qui sont depuis longtemps les miennes
et celles de ma famille politique.
Oui à la volonté
créer toute un gamme d'établissements spécialisés pour accueillir
les mineurs délinquants. Il n'est que temps.
Oui à toutes
les propositions de meilleure utilisation des personnels de polices.
Oui au renforcement
du rôle du maire en matière de sécurité et aux possibilités de création
d'une police territoriale de proximité placée sous son autorité
.
Assurer la sécurité
des Français est le premier devoir de l'Etat. Un devoir aujourd'hui
si mal rempli et qui ne pourra l'être demain que dans une approche
globale. Si la production de sécurité forme une " chaine " comme
vous l'écrivez, il ne saurait cependant y avoir de chaînon manquant
ou de maillons faibles.
Aussi vous me
permettrez d'ajouter à vos débats quatre réflexions essentielles.
1.
Sécurité et Justice forment un tout
Faute de moyens,
trop de plaintes sont classées sans suite, trop de sanctions ne
sont pas prononcées, trop de peines ne sont pas exécutées. Nos prisons
sont dans une situation inhumaine et dégradante et nous n'avons
pas d'établissements adaptés en nombre suffisant pour faire face
à la délinquance des mineurs.
Résultat : une
Justice embouteillée. Comme vient de la déclarer le président du
tribunal pour enfant de Paris dénoncant les foyers fermés, les délais
d'attente au tribunal pour enfant, le manque de greffiers de la
Justice des mineurs parisienne, " on ne peut pas juger et quand
on le peut on ne peut pas exécuter les jugements ".
Résultat :
Une police souvent démoralisée et démobilisée. Comme vient de le
déclarer un haut fonctionnaire du Ministère de l'Intérieur interrogé
hier par la presse " tant que la machine restera engorgée, les policiers
passeront leur temps à courir derrière des délinquants qu'ils viennent
d'arrêter la veille ".
Cet immense
embouteillage de la justice entraîne une dévaluation en cascade
de la justice et du droit jusque dans le vocabulaire, les petits
délits sont appelé " incivilités ", les quartiers mafieux pudiquement
nommés " quartiers de moindre droit ".
Les chiffres
parlent d'eux-mêmes. Si en 10 ans tous les indicateurs de la délinquance
ont doublé et si, dans le même temps, le nombre de personnes incarcérées
est resté stable, c'est donc qu'il est deux fois moins risqué d'être
délinquant aujourd'hui qu'il y a dix ans. Et quand le risque d'être
arrêté, condamné et d'exécuter une peine à la mesure des faits reprochés
diminue, le risque de délinquance augmente.
C'est la raison
pour laquelle je veux répéter ici l'exigence que je formule depuis
longtemps d'un plan ORSEC pour la justice, d'un effort de l'ordre
de 12 milliards par an pour désembouteiller nos tribunaux, humaniser
nos prisons et créer les établissements adaptés pour les jeunes.
12 milliards de francs, c'est beaucoup mais ce n'est que 10%
de la facture des 35 heures et c'est le prix à payer pour la sécurité
des Français.
2.
On ne peut pas parler sécurité en passant à côté du problème de
la drogue
Comment parler
d'insécurité sans traiter le problème de la drogue et de son économie
quant on sait que la drogue est souvent, directement ou indirectement,
à l'origine de près de la moitié des actes de délinquance et des
incarcérations. Il faut regarder cette réalité en face. Car esquiver
toute réflexion et toute proposition pour répondre à ce fléau c'est
passer à côté de l'attente des Français qui aujourd'hui en viennent
non plus à se demander si leurs enfants vont être confrontés à la
drogue mais quand cela va-t-il arriver. Oui il faut débattre
des malfaçons de la loi de 1970, inappliquée et inapplicable, proposer
les évolutions nécessaires, donner à la police les armes juridiques
dont elle a besoin pour démanteler les réseaux de trafiquants.
3.
On ne peut pas parler de sécurité sans poser les problèmes de l'intégration
et de l'immigration clandestine
L'intégration,
parce que le déracinement, la perte de repères, l'enfermement dans
des cités ghettos, l'échec scolaire, l'absence de perspectives et
de travail ont à l'évidence contribué à nourrir la délinquance.
L'immigration
clandestine, parce qu'on ne saurait s'accommoder de l'existence
sur notre sol de plusieurs dizaines de milliers d'immigrés irréguliers
en marge de nos lois condamnés à vivre du travail clandestin et
parfois de la délinquance.
On ne saurait
tolérer un tel état de fait dans un Etat de Droit. Les immigrés
clandestins doivent être soit régularisés, et sans doute plus largement
qu'on ne l'a fait pour ceux qui entendent vivre en France d'un vrai
travail, soit expulsés, soit incarcérés pour ceux qui rusent avec
leur identité et leur nationalité.
4.
Pour être respecté l'ordre social doit être respectable
Comment parler
de " tolérance 0 " pour les premiers actes de délinquance en bas,
sans exiger aussi la tolérance 0 -et même la tolérance double zéro-,
pour les actes de corruption, les trafics d'influence ou les trafics
d'arme en haut.
Il n'est pas
simple aujourd'hui de condamner un gamin pour quelque délit lorsque
l'on a le sentiment que parfois ceux qui sont en haut de l'échelle
sociale jonglent avec les milliards de l'argent sale en toute impunité
; et pas simple non plus pour ce gamin de comprendre le sens de
la peine qu'on lui inflige.
Urba, Pechiney,
ELF, Crédit Lyonnais, fonds secrets, Mairie de Paris, marchés d'Ile
de France, Falcone, Destrade, Mery, fausses factures, délits d'initiés,
enrichissement personnel, abus de bien sociaux, corruption, trafic
d'influence… il y a des mots qui sonnent aux oreilles des français
comme autant de manquement de la Justice à la justice.
Tolérance zéro.
Oui. Mais la tolérance zéro doit s'appliquer à toutes les
délinquances, à la délinquance dans les cités
comme à la délinquance en cocarde. Les signes extérieurs
du pouvoir apparaissent trop souvent aux yeux des Français comme
les signes extérieurs de la corruption. Rien ne saurait être plus
incompris qu'une répression sévère et pourtant juste mais qui sembleraient
réservées aux français ordinaires, tandis quelques intouchables
paraîtraient assurés de leur impunité.
Ainsi sanctionne-t-on
justement dans ce pays le porteur d'une arme de première catégorie
quand l'impunité a longtemps semblé assurée à ceux qui vendent des
armes de guerre, et se rendent complices de massacres voire de crimes
contre l'humanité pourvu que ce soit ailleurs et par procuration.
Le prix du sang versé, le salaire des marchands de mort, doivent-ils
être fiscalement et pénalement exonérés ?
Comment accepter
sans révolte qu'au mépris du droit international, on arme un dictateur,
fusse-t-il angolais, pour qu'il écrase son peuple, entretienne la
guerre civile chez ses voisins et dissimule dans un coffre fort
helvétique les bénéfices de cette ignominie. Allez expliquer à la
famille d'un voleur de voiture qui se rend au parloir la morale
de cette histoire !
S'il est vrai
que les responsables doivent être exemplaires, alors je comprends
mieux l'état de nos banlieues. Elles sont à leur image. Elles revendiquent
pareillement et souvent selon les mêmes formules une situation de
non-droit. Alors si l'on veut mettre fin à ces îlots de non droit
que connaissent certaines de nos cités, il faut aussi pénétrer dans
ces îlots de non droit que constituent parfois nos ventes d'armes
et nos marchés publics.
Une idée folle
circule dans les rangs de l'opposition : réserver la prison aux
seuls crimes et délits accompagnés de violence physique. Céder
à cette idée, c'est exonérer la délinquance financière, la corruption,
les trafics d'armes de toute autre sanction que la sanction financière.
Je ne l'accepte pas, et les Français ne l'accepterons pas non
plus, car ils savant d'instinct que suivre une telle voie ne peut
conduire qu'à installer le désordre social.
Pour être respecté
l'ordre social doit être respectable. Lutter contre la délinquance,
oui, mais lutter contre toutes les délinquances.
Il ne saurait
y avoir de politique de sécurité crédible qui ne sache intégrer
un plan cohérent pour permettre à la Justice de lutter à armes égales
contre la délinquance économique et financière.
Répondre au
besoin de sécurité des français, c'est se donner aujourd'hui les
moyens d'une politique pénale plus ferme. Et pour cela il faut savoir
rompre bien sûr avec cet angélisme et ce laxisme que les socialistes
et leur amis ont si longtemps porté et qui voudrait que les coupables
soient d'abord considérés comme les victimes d'une société injuste
avant d'être responsable de leurs actes. Cet angélisme qui conduisit
le premier garde des sceaux de François Mitterrand a arrêter tout
programme de construction et de rénovation des prisons en déclarant
théâtralement qu'il ne serait jamais " le Vauban des prisons françaises
".
Et s'il existe
aussi bien sur des causes sociales à la montée de la délinquance,
me permettra-t-on de dire qu'elles portent la marque de politiques
largement inspirées par les socialistes et que je combats depuis
toujours : un urbanisme inhumain conçu par des architectes collectivistes,
des politiques dirigistes qui ont fabriqué le chômage, des politiques
sociales qui ont enfermées tant de familles dans l'assistance, l'aveuglement
d'une immigration non contrôlée, la faillites de notre éducation
standardisée et de notre collège unique, la remise en cause de toutes
les formes d'autorité sans qu'on sache y substituer la responsabilité.
Pour changer
là aussi de cap, il nous faudra faire preuve d'audace.
|