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La
santé volée
Une faillite sans ordonnance
de
Philippe Austruy et Philippe Rollandin
Ed. Le Cherche midi, 2000
Un
livre sans concession qui ouvre le débat.
Dans
le monde de la santé, il y a d’un coté les partisans des
réformes et de l’autre les lobbies qui les bloquent.
EXTRAIT :
(..) : 20% des interventions chirurgicales pratiquées dans
les établissements hospitaliers sont inutiles et 10% seulement
des examens au scanner sont réellement utiles. Le taux de mortalité
périnatale – décès de nouveau-né avant, pendant
et après l’accouchement – est plus élevé que dans
la moyenne des pays européens. Près de sept cents nourrissons
pourraient être sauvés si la prise en charge des parturientes
était mieux organisée. (..) On pourrait multiplier les
exemples de ces dysfonctionnements et de ces aberrations. L’assuré,
à travers ses cotisations et ses impôts, paie cher un service
qui n’est plus à la hauteur de ce que le patient – qu’il a été,
est ou sera – est en droit d’attendre. (..)
C’est
la conséquence d’un jeu que les acteurs du monde de la santé
– politiques, Etat, médecins, gestionnaires, syndicats – jouent
depuis plus de cinquante ans : le jeu des sept faillites : médicale,
politique, sanitaire, gestionnaire, organisationnelle, industrielle et
économique. (..) Non, il n’y a pas de fatalité aux déficits
abyssaux de la Sécurité sociale. (..). Oui, il est possible
de rationaliser la demande médicale sans rationner les soins. Oui,
il est possible de soigner mieux en dépensant moins. (..)
EXTRAIT. (..)
Les réformes indispensables sont difficiles à entreprendre
parce que les pesanteurs sociologiques de secteur de la santé sont
lourdes. La redéfinition des responsabilités de l’Etat et
des autres intervenants suppose une vraie révolution culturelle et
politique. Mais, par quelle fatalité, la France, pays le plus intelligent
de la planète et champion du monde de football, ne serait-elle pas
capable d’organiser un système de soins, médicalement performant,
socialement juste et économiquement rationnel ?
Une
société à irresponsabilité illimitée
: contre
l'absence de mécanisme de régulation interne.
EXTRAIT
: (..) Le secteur de la santé, dans son spectre le plus large,
génère plus de 800 milliards de francs de budget et de chiffre
d'affaires. Sur ce total, les régimes d’assurance-maladie obligatoire
- la Sécurité sociale - prennent en charge plus de 620 milliards
de F. 50% de cette masse correspondent aux dépenses de médecine
de ville, c'est-à-dire à la somme des actes réalisés
et des prescriptions délivrées par les médecins de
ville qui effectuent chaque jour 1 271 000 consultations et visites d'une
durée moyenne de 14 minutes. Les seules prescriptions coûtent
à la Sécurité sociale un peu plus de 110 milliards
de francs par an dont 80 pour la prescription pharmaceutique. Un médecin
libéral réalise 4300 actes par an, soit 15 par jour ouvrable
et délivre la valeur de 1 million de francs de prescriptions (médicaments,
examens complémentaires, actes infirmiers, séances de rééducation).
L’autre moitié des dépenses est consacrée à
l’hospitalisation. Le secteur public est doté de plus de 300 milliards
de francs de budget. Les hôpitaux réalisent 15 millions d’interventions
chirurgicales par an, de la banale opération de l’appendicite à
la transplantation d’organes en passant par la pose d’une prothèse
de hanche. (..) Comment croire qu’en l’absence de tout circuit rationalisé
de cette production, il n’y ait ni abus, ni excès, ni même
fraude ?
La
Sécurité Sociale n'a aucun pouvoir structurant sur les acteurs
du système de santé, ce qui la paralyse et autorise toutes
les dérives et tous les gaspillages.
EXTRAIT
: (..) Dans tout système économique cohérent,
c'est le payeur qui décide de l'affectation des ressources et évalue
les moyens nécessaires à sa mission. Dans le système
de santé français, le principal payeur - l'assurance-maladie
- n'a rigoureusement aucun pouvoir. En matière d'offre de soins,
tout se décide ailleurs. La structure hospitalière est sous
le contrôle de l'Etat et sur les établissements privés,
le pouvoir de la Sécurité sociale – le conventionnement
– est relativement formel car les cliniques doivent être agrées
par l’Etat qui, par ailleurs, délivre les autorisations d’équipements
et d’activités et finalement impose les tarifs. En fait, le rôle
de l'assurance-maladie consiste, pour l’essentiel, à organiser
la médecine libérale. Les relations entre les médecins
et les caisses d’assurance-maladie sont régies par des conventions
médicales.(..) Mais les déterminants macro-économiques
de la médecine libérale échappent au champ conventionnel.
(..)
Une
gestion à l'aveugle
EXTRAIT
: (..) Encore faut-il définir ce que l'on accepte de dépenser,
savoir ce que l’on dépense et comment on le dépense ?
En somme, il faut connaître ce que toute entreprise connaît :
ses coûts de production et le comportement de ses agents. Or, aussi
extraordinaire que cela puisse paraître, ces éléments
de base ne sont pas maîtrisés par les gestionnaires. Les
quelques 620 milliards de francs de dépenses maladie de la Sécurité
sociale sont divisés en grosses enveloppes (50% pour les hôpitaux,
30% pour la médecine libérale et 20% pour les prescriptions
en tout genre). Mais ces masses résultent d'une logique de prix
et non de coûts. Elles sont la conséquence de négociations
politico-syndicales pour les honoraires médicaux, politico-industrielles
pour les produits pharmaceutiques et politico-administratives pour les
budgets hospitaliers. (..)
A l'origine de la
Sécurité sociale et des blocages du système, un compromis
entre les forces politiques et les partenaires sociaux
EXTRAIT
: " L’assurance-maladie se trouvera cette année devant
un déficit de l’ordre de 6 à 7 milliards de francs en raison
de l’augmentation massive et rapide du volume des prestations ".
(..) Ces lignes sont extraites d’un article publié par le quotidien
le Monde dans son édition du 28-29 septembre..1947.
(..)
Au fond, en dépit d'antagonismes idéologiques et d'intérêts
opposés, ces trois partenaires - Etat, patronat, travailleurs -
sont des alliés objectifs. Ils élaborent un new deal à
la française. La Sécurité sociale (..) est le résultat
d'un grand Yalta économique et social. Les termes du contrat sont
simples. L'Etat limite l'épuration économique et confie
à l'économie libérale le soin de reconstruire le
pays sur la base d'objectifs définis par la planification, les
travailleurs acceptent de se retrousser les manches et de participer activement
au redressement du pays à condition que leur situation sociale
soit améliorée et le patronat récupère ses
moyens de production en échange du financement de la protection
sociale des travailleurs. C'est ainsi qu'est né le système
baroque de sécurité sociale qui instaure une protection
universelle, garantie par l'Etat, financée par les entreprises
et gérée par les travailleurs. (..). Le péché
originel de 1945 réside donc dans l’ambiguïté entre
le mode de gestion et le financement du système. D’un coté,
avec des ressources assises sur des cotisations, il relève d’une
logique d’assurance et de l’autre avec des objectifs sociaux, il relève
d’une logique de solidarité.
La
dynamique propre aux dépenses de santé.
EXTRAIT
: (..) Les dépenses de santé représentaient 2%
du P.I.B après la guerre, 4,5% en 1974 et ont quasiment triplé
en 24 ans puisqu'elles représentent en 1999 12%. (..). Cette évolution
– très sensible au cours des deux dernières décennies
-résulte de données économiques et de choix, collectifs
et individuels, sociologiques et économiques qui sont autant de
facteurs expliquant l'explosion des dépenses de santé. On
peut en recenser huit qui ont une valeur universelle parce qu’on les retrouve,
à des degrés divers et dans des proportions variables, dans
tous les pays occidentaux : le vieillissement de la population, l’évolution
socio-économique, la technicisation de la médecine, l’offre
qui crée la demande, l’émergence de nouveaux risques, l'abaissement
du seuil d'acceptation de la douleur, la médicalisation des problèmes
sociaux, l'évolution de l'obligation de moyen à celle de
résultat. (..)
Comment
on bloque toute tentative de régulation des dépenses de
santé
EXTRAIT
: (..) Hypocrite, l’Etat qui se retranche derrière l’autonomie
des caisses de Sécurité sociale pour ne pas réformer
le système. Hypocrites, les gestionnaires de l’assurance maladie
– syndicat de salariés et patronat – qui s’abritent derrière
la tutelle de l’Etat pour ne pas prendre leur responsabilité d’assureur.
Hypocrites, les politiques qui privilégient leur intérêt
électoral et leur bonne relation avec le corps médical.
Hypocrites enfin les organisations de médecins qui réclament
des réformes responsabilisant les acteurs mais refusent les mesures
de régulation et les moyens d’optimiser la dépense médicale.
C’est cette addition d’hypocrisies qui explique la dérive du système
et accrédite l’idée de la malédiction du déficit.
Force
Ouvrière et la Caisse nationale d'assurance-maladie
EXTRAIT
: (..) Avec la Caisse nationale, F.O avait donc érigé
un rempart contre l'influence des communistes : c'était son mur
de Derlin à elle. Fort de cette position inexpugnable, le Président
de la C.N.A.M a plus administré que géré l'institution
en notable attaché aux bonnes relations avec ses partenaires internes
- les administrateurs du C.N.P.F - et externes - les médecins -
dont il affirmait être un défenseur contre les attaques de
l'Etat. Dès que le déficit augmentait et que les dépenses
de médecine de ville avaient une fâcheuse tendance à
déraper, Maurice Derlin menaçait de ses foudres le corps
médical. Mais une opportune augmentation des cotisations venait
combler le trou et les choses rentraient dans l’ordre : les honoraires
médicaux étaient augmentés. Il n’a pas non plus oublié
de faire de l’ensemble de la Caisse nationale d’assurance-maladie un bastion
de FO. Présidant 80% des 129 caisses primaires et autant de caisses
régionales, le syndicat a pu offrir de nombreux postes d’administrateurs
à ses cadres et des emplois à ses adhérents et sympathisants .
Les
rigidités de l'hôpital
EXTRAIT
: (..) De combien aura t-on besoin de chirurgiens cardiaques, de transplanteurs,
de radiologues, de gériatres en 2020-2025 ? La thérapie
génique, c'est-à-dire les traitements issus des connaissances
génétiques, est un élément clé de la
médecine de demain. Combien faut-il former de généticiens
? Ces questions sont peu ou pas posées au moment de déterminer
le nombre et la nature des postes d'internat. En fait, les critères
retenus prennent en considération les besoins immédiats
des hôpitaux, surtout universitaires. Le système a tendance
à regarder l'avenir dans un rétroviseur. Or, les choix d'aujourd'hui
engagent les hôpitaux pour 40 ans, la durée de la carrière
des médecins. (..)
Les errements de l’Etat hospitalier
EXTRAIT
: (..) Les errements de l'Etat hospitalier tiennent essentiellement
au fait qu'il n'a jamais eu une vue globale du système, qu'il prend
des décisions parcellaires et incohérentes par rapport à
l'ensemble du sujet, qu'il y a dichotomie entre les objectifs et les moyens,
qu'il n'y a jamais aucune relation entre les éléments structurants
et les données financières. (..) A force de jouer avec l'hôpital,
les politiques font perdre à l'Etat le contrôle de la situation
et sa crédibilité. (..) Depuis 25 ans, la gesticulation
tient lieu de politique. (..)
De
nouvelles règles du jeu
EXTRAIT
: (..) Pour remettre sur pied le système de santé fondé
sur la solidarité, il faut d’abord briser un tabou qui est à
l’origine de l’immobilisme des cinquante dernières années.
Il consiste à croire ou à faire croire que l’on remet en
cause les principes de solidarité dès lors que l’on réforme
la Sécurité sociale ou le système de santé
en introduisant des règles de gestion rigoureuses et des mécanismes
de régulation des dépenses, comme s’il y avait une sorte
d’immanente incompatibilité entre solidarité sociale et
efficacité économique. (..) Les consommateurs exigent
de plus en plus le respect de normes de qualité et de sécurité.
Le seul secteur pour lequel aucun critère de qualité n'est
demandé à priori est pourtant le plus essentiel à
l'homme puisqu'il a en charge sa santé. Les mêmes assurés,
usagers et patients, qui exigent les plus sévères garanties
pour leur lave-vaisselle ou leur cafetière ne savent pas, lorsqu'ils
se rendent dans un hôpital, s'ils vont avoir à faire à
un médecin dûment diplômé ou à un vague
faisant fonction d'interne, si l'équipement est correctement entretenu
et s'ils risquent un peu, beaucoup, énormément ou pas du
tout de ressortir avec une infection nosocomiale.
Quatre
scénarios pour une réforme du système de soins.
EXTRAIT
: (..) Il existe grosso modo quatre possibilités. D'une part,
la création d'un service national de santé. D'autre part,
la gestion par l'assurance-maladie actuelle, réformée et
autonomisée. D'autre part encore, la gestion confiée à
des systèmes d'assurance privée concluant des contrats d'objectifs
et un cahier des charges avec l'Etat. Enfin, la mise en concurrence de
l'assurance-maladie actuelle avec des assurances privées. (..)
Trois de ces schémas ont pour point commun de responsabiliser les
acteurs du système et d’optimiser les dépenses tout en maintenant
l’exigence d’une solidarité nationale.
Pour
un Etat aux aguets
EXTRAIT
: (..) L'affaire du sang contaminé est en effet un cas d'école
de la défaillance de l'Etat en matière de sécurité
sanitaire. Pourquoi l'Etat n'a t-il pas pris les précautions qui
semblent rétrospectivement élémentaires et surtout
pourquoi n’a t-il pas pu imposer son autorité et la prééminence
de l’intérêt général ? Pour la simple raison
qu’il n’avait pas les éclairages nécessaires. Sa seule source
d'information et d'expertise sur le sujet était le CNTS, le Centre
national de transfusion sanguine. Or, cet organisme était le cœur
d'un réseau d'entreprises fort lucratives de commercialisation
de produits sanguins, créées et contrôlées
par son directeur, le Dr Garretta. Celui-ci ne pouvait pas conseiller
aux ministres d'arrêter les collectes de sang et ensuite de détruire
les produits sanguins non chauffés au risque de faire exploser
son système. (..)
La
régulation de la demande, comment ça marche ?
EXTRAIT
: (..) A ce stade, dans la situation actuelle, notre patient a généré
1 700 f de dépense dont 1 300 pris en charge par l'assurance-maladie
alors que dans notre scénario, il n'a encore engagé aucune
dépense. Et pourtant, il a consulté deux médecins
mais la coordination des soins et la circulation de l'information ont
permis d'éviter une visite et une consultation inutiles et des
examens radiologiques redondants. C'est cela la régulation de la
demande. (..)
La
France en a rêvé, les étrangers l’ont fait
EXTRAIT
: (..) La théorie du libéralisme économique –
fondée sur la régulation naturelle par le marché
- atteint ses limites dans le monde de la santé. La théorie
de l’économie de marché suppose que producteurs et consommateurs
sont à égalité d'information et que les seconds déterminent
leur choix en toute connaissance de cause. En matière de santé,
cette théorie ne marche pas pour deux raisons. D’une part, l'acheteur
et le payeur ne sont pas les mêmes puisque dans tous les systèmes,
l’essentiel de la dépense de santé est payée par
un tiers (assurance ou Sécurité sociale ou Etat). Ensuite,
le payeur et surtout l’acheteur ne sont pas des décideurs éclairés
en raison de leur situation d’infériorité avec le producteur
de soins. Dès lors, il y a trois hypothèses. Soit, le système
repose sur la confiance que les payeurs accordent aux producteurs et cela
donne les dérives à la française. Soit, pour rétablir
l'équilibre, les payeurs mettent en place des mécanismes
de contrôle en cascades sur l'activité des producteurs et
cela donne une inflation des coûts de gestion à l'américaine.
Soit, le système met en place des mécanismes de régulation
et de contrainte sur les producteurs et les consommateurs (..).
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faillite sans ordonnance
de Philippe Austruy et Philippe Rollandin
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