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En
finir avec l'étatisation rampante de la santé
Alain
Madelin, Impact
Médecin, n°552, 19 octobre 2001
Propos recueillis par Gérard BARDY ET Pierre-Yves POINDRON
Impact Médecin - Sous la droite comme sous la gauche, les médecins
ne sont pas heureux. Quelle analyse faites-vous de cette situation, de
ce mal de vivre ?
Alain Madelin - Les
médecins sont victimes d'un système en crise qui a de plus
en plus tendance à en faire les boucs émissaires de tous
ses dysfonctionnements. Je regrette la réforme Juppé de
1995 que je n'ai pas votée. La réforme Juppé s'est
trompée de direction. On a demandé aux parlementaires de
voter une loi dite « d'équilibre », dont on voit bien
que, en ce qui concerne les dépenses d'assurance maladie, elle
n'a abouti qu'à une collection de déséquilibres.
La réforme Juppé ne pouvait conduire qu'à une étatisation
rampante du système de santé, aggravée par les gouvernements
socialistes qui ont suivi. Elle a introduit une responsabilité
collective des médecins que j'ai toujours profondément combattue.
Si le rationnement des soins a été évité pour
l'essentiel, il l'a été au prix de la paupérisation
des médecins. Leurs revenus sont devenus la variable d'ajustement
du système. De même que l'on s'apprête aujourd'hui
à faire de l'hospitalisation privée et des cliniques la
variable d'ajustement des réformes que l'on ne sait pas faire,
que l'on a pas su faire, que l'on ne sait toujours pas faire à
l'hôpital public.
Face à ce désenchantement des professions médicales,
quelles seraient les premières mesures que vous prendriez si, demain,
vous étiez porté à l'Elysée ?
- Il faut rompre avec
un système où l'Etat a mis la main sur tous les leviers
de gestion de l'assurance maladie et prend toutes les décisions
clés. C'est lui qui décide des postes hospitaliers, de la
codification des actes, du nombre d'infirmières, de lits, de l'implantation
des matériels lourds, etc. Quel système reconstruire ? Au
fond, dans un système de santé, des centaines de millions
d'actes s'interconnectent et répondent certes à une logique
partiellement économique mais aussi et surtout à une série
de décisions individuelles, sous la responsabilité du médecin,
dans un lien de confiance entre le médecin et le malade où
les considérations éthiques prennent de plus en plus d'importance.
Un système aussi complexe ne peut être géré
d'en haut depuis les ministères parisiens. Il ne peut être
piloté que d'en bas par les professionnels. Il ne peut être
que profondément décentralisé, régionalisé,
fondé sur une rénovation de l'assurance maladie, sur un
paritarisme de responsabilité, sur des élections libres
à la Sécurité sociale, ce qui serait l'occasion de
poser le débat devant le pays.
Ne craignez-vous pas aussi que la régionalisation introduise
des disparités très fortes entre les régions ?
- Ces disparités
existent déjà. On observe des inégalités économiques
considérables, avec des écarts pour la même pathologie
qui peuvent aller de un à quatre ou de un à cinq. Là
aussi, le système est profondément absurde. Aucun système
centralisé ne permet de déterminer le juste prix ou le bon
tarif. Seule la pratique de la liberté et de la responsabilité,
dans un processus d'essais et d'erreurs très décentralisé,
peut permettre de découvrir le juste soin, le meilleur rapport
qualité-prix du soin le plus efficace.
Quel rôle assignez-vous au paritarisme ?
- Je suis contre le
système étatisé à la britannique et contre
un système privatisé à l'américaine assorti
d'une sélection des risques où le malade est exclusivement
considéré comme un client.
Le système allemand bismarckien, fondé sur un paritarisme
de responsabilité, me paraît être plus proche de nos
traditions. Les cotisations sociales sont la propriété des
salariés et non de l'Etat, elles constituent un salaire indirect
et non un impôt. Tout cela justifie un paritarisme de gestion ou
un paritarisme de surveillance. Ma préférence va aujourd'hui
à un paritarisme de surveillance qui veille au respect de règles
essentielles, quitte à déléguer la gestion.
A des gestionnaires qui peuvent être des organismes privés
?
- Quand vous
regardez le système allemand, il s'agit bien d'une sorte de délégation
de service public sans sélection du risque, avec une clause de
péréquation solidaire et sous la responsabilité d'un
conseil de surveillance.
Est-ce ce que l'on pourrait appeler une « médecine libérale
solidaire » ?
- L'exercice
libéral permet l'innovation de nouvelles formes d'organisation
des soins. Je suis incapable de vous dire, à la place des médecins,
quel type d'organisation des soins choisir. En revanche, il faut maintenir
les principes fondamentaux qui fondent notre système social européen,
bâti sur la solidarité nationale face à l'adversité
et non sur la sélection des risques.
Une médecine libérale solidaire ? Le libéralisme,
c'est le libre choix de la confiance dans la liberté, la responsabilité
des acteurs, et leur capacité à s'auto-organiser. La solidarité
conduit à maintenir une assurance obligatoire et les principes
essentiels, notamment la non-sélection des risques.
Les médecins récusent la médecine comptable. Mais
peut-on, même en reprenant votre logique, dépenser toujours
plus pour la santé ?
- C'est un choix
de société. Il n'y a pas véritablement de limites,
dans mon esprit, aux dépenses de santé. Néanmoins,
il faut savoir ce que l'on met dans l'assurance obligatoire. Son périmètre
doit être révisé périodiquement. Cela incombe
au paritarisme de responsabilité. La part de cette assurance obligatoire,
à mon avis, doit être aussi large que possible. Il ne doit
pas y avoir de médecine à deux vitesses : un panier de soins
minimal pour l'assurance obligatoire, le reste étant renvoyé
à des assurances complémentaires. Nous aurions là
un double marché avec tous les risques d'écrémage
des patients que cela suppose.
Mais à quoi avons-nous assisté avec un système monopolistique
qui prétendait l'éviter ? On s'est enfoncé dans un
système à deux vitesses, dont je n'ai cessé de dénoncer
les dérives. Il a d'ailleurs fallu instaurer la CMU. Dans le système
que je préconise, il n'y a plus besoin de la CMU.
Dans votre système, la concurrence ne s'exerce pas sur le panier
de soins, elle s'exerce sur l'organisation des soins. Comment imaginez-vous
la contractualisation entre les organismes d'assurance maladie privés
ou publics et les professionnels de santé ?
- C'est dans le cadre
de la régionalisation que l'on va découvrir la meilleure
pratique, le meilleur coût pour chaque pathologie. Cela ne peut
être découvert que sur le terrain par les professionnels
de santé, à condition qu'ils disposent avec les assureurs
d'une responsabilité globale.
Je prends un exemple. Je ne peux pas isoler la médecine de ville
de l'hôpital. Nous avons intérêt à favoriser
une osmose entre les deux et non à fixer deux enveloppes et deux
mondes qui s'ignorent. Dans une logique contractuelle de responsabilité
organisée de bas en haut, on peut intéresser tous les acteurs
du système de santé aux économies réalisées
ensemble. Plutôt qu'un système de sanction je préfère
avoir un système d'intéressement. Si le médecin était
intéressé à la santé du malade, il passerait
peut-être davantage de temps à la prévention.
Il faut mettre en place un système gagnant-gagnant, pour les malades,
pour les professionnels, pour les payeurs, pour la collectivité.
Les honoraires des généralistes sont ridiculement bas. Il
va bien falloir les augmenter.
- Avec une consultation
à 115 F, la tendance est de travailler à la chaîne
et de multiplier les actes. C'est le système qui favorise cette
course au volume. Même au Royaume-Uni, le revenu moyen des médecins
est supérieur à celui des praticiens français. Cela
dit, ce n'est pas à l'homme politique de fixer le bon tarif. Peut-il
y avoir d'autres formes de rémunération que la rémunération
à l'acte ? Aux acteurs d'en juger, aux médecins de les expérimenter.
Quel serait le signe fort d'un changement de système ?
- Dans le cadre
d'une alternance réussie, certaines réformes doivent être
conduites très vite. J'inscris celle de l'assurance malade parmi
les priorités. Le signe fort serait de renoncer clairement et fermement
à l'idée de sanctions collectives, pour ouvrir la voie à
une autre logique, fondée sur la responsabilité individuelle,
passant de la défiance à la confiance.
Propos recueillis par Gérard BARDY ET Pierre-Yves POINDRON
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