Il faut imaginer d'autres sécurités sociales
Alain Madelin, Le Matin, 18 octobre 1983

 

Aucun gouvernement ne peut échapper à la nécessaire réorganisation de nos systèmes de protection sociale. C'est le grand défi des années 80. Ce sera ling et extraordinairement difficile. Raison de plus pour arrêter cette fuite en avant combinée de recttes nouvelles aux couleurs de l'impôt, de la vignette ou de la cotisation exceptionnelle et des coups de freins bureaucratiques sur les dépenses. Si l'on veut éviter la régression sociale, il faut imaginer d'autres sécurités sociales.

C'est pour ces "autres" sécurités sociales, alternatives à l'Etat-Providence que pour ma part, je plaide depuis 1978 devant tous les gouvernements.

En voici brossé les grands traits au travers de deux principes, trois changements et une priorité.

Premier principe. Les systèmes de protection sociale sont aujourd'hui trop l'affaire de l'Etat ou d'administrations anonymes et pas assez celles des citoyens. A l'esprit d'assistance qui déresponsabilise, il faut substituer l'esprit de l'assurance et de la mutualité.

Deuxième principe. Il faut retracer la frontière entre salaire directe et salaire indirect. C'est là un choix de société comme l'avait noté un jour André Bergeron.
On a trop privilégié dans le passé la feuille d'allocation par rapport à la feuille de paie. Il faut s'engager maintenant dans la voie inverse. Les nouveaux progrès sociaux se feront conjointement par la progression de la feuille de paie et par l'instauration progressive d'une plus grande libert de choix pour les protections sociales. Ceci ne signifie pas une diminution de ces protections. Au contraire. Cette liberté peut être double. Elle peut être liberté de s'assurer ou de ne pas s'assurer pour des risques complémentaires au-delà d'un certain revenu. Elle peut être liberté de choix entre organismes concurrents à l'intérieur d'une même couverture obligatoire fixée par l'Etat.

Premier changement. Rendre enfin publiques, visibles les cotisations à la Sécurité sociale, mettre fin à l'hypocrisie qui consiste à laisser croire qu'il existe deux sortes de cotisations : patronales d'une part, salariales, de l'autres.
Pour mettre en mesure demain les Français de faire eux-même les choix, il faut les informer clairement du coût du systèem actuel. Ce n'est qu'à partir de cette première prise de conscience qu'on peut espérer un développement de l'esprit de solidarité.

Deuxième changement. Distinguer au sein de l'institution sociale, à tous les niveaux, le plus clairement possible, ce qui relève de l'assurance (et donc des cotisatrions) et ce qui relève de la redistribution (et donc de la politique fiscale). Ce qui relève de la solidarité mutuelle et ce qui relève de la solidarité nationale (et donc du budget comme par exemple la politique familiale ou la politique en faveur des handicapés).

Troisième changement. Emanciper nos diverses institutions sociales trop centralisées, trop étatisées. C'est ce que j'avais appelé, dans ce même journal, en 1978, "autogérer la sécurité sociale". Edmond Maire vient d'en reprendre l'esprit et même parfois la lettre. La Sécurité sociale est la propriété de tous les assurés, terme que je préfère à celui d'assujettis qui est employé dans le jargon administratif.
Il faut imposer plus d'autonomie aux divers régimes de sécurité et de prévoyance, établir à un niveau aussi proche que possible des intéressés une relation visible entre prestations et cotisations, insuffler l'esprit de la mutualité d'autrefois dans nos institutions sociales...
Pour un certain nombre de risques, il faut aussi introduire, tout en maintenant l'obligation d'assurance (une sécurité sociale à deux vitesses serait inacceptable), une certaine concurrence entre prestataires de serviecs sociaux.

Une priorité. Il faut donner la priorité à une véritable politique de lutte contre la pauvreté. Les vrais pauvres connaissent, eux, l'insécurité sociale avec tous ses drames. Ils ne bénéficient en réalité que très peu des fantastiques activités sociales de l'Etat-Providence. Il y a là quelque chose de choquant qu'il faut avoir la volonté de corriger en priorité.
Le temps n'est plus où l'on pouvait penser que les individus s'en remettraient pour tout à la société, c'sert-à-dire en fin de compte à l'Etat ; non seulement pout leur assurer leur sécurité, mais même pour leur épanouissement personnel en échange de l'obéissance au pouvoir et d'une soumission à l'ordre.
L'esprit nouveau revendique plus d'autonomie, plus de liberté, plus de participation. Plus de sécurité sans doute aussi, mais surtout plus de solidarité, de solidarité consciente, celle qui ne fait pas de chaque citoyen en assisté.

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