Résorber les malentendus
Jean-François Mattéi, Le Figaro, 24 avril 1996


Au moment où le gouvernement termine la rédaction des ordonnances destinées à réformer notre système de soins, il me paraît utile d'attirer une dernière fois l'attention sur les points difficiles qui conditionnent l'adhésion des uns et des autres, et donc le succès, du plan entrepris. Une chose est certaine, la réussite dépend de l'engagement de tous et singulièrement des professionnels de santé. Aucune réforme de notre système de santé ne peut réussir sans la participation active et loyale des médecins.

Cette situation me préoccupe car, parlementaire et médecin, je perçois bien les difficultés persistant ça et là. Alors que les positions paraissent difficiles à concilier entre gouvernement et syndicats de médecins, je peux témoigner qu'il n'y a aucune divergence réelle sur le fond. Le désaccord ne peut résulter que d'un regrettable malentendu.

Les médecins sont convaincus de l'urgente nécessité d'agir et pensent que les principes directeurs de la réforme vont souvent dans le bon sens. Ils perçoivent bien la nécessité de consentir des sacrifices dans l'intérêt commun, même si certaines mesures les font grincer des dents. Chaque fois que j'ai repris le texte point par point avec eux et que j'ai discuté chaque disposition, et pesant chaque mot, j'ai senti qu'il fallait peu de choses pour qu'ils acceptent de se lancer dans ce nouveau défi. Alors, n'est-il pas possible de tenir compte de certaines de leurs demandes ultimes, raisonnables, et qui n'effacent pas la nature de la réforme proposée ?

Les médecins regrettent d'abord qu'à aucun moment du préambule il ne soit rendu hommage à leur profession. Pourtant, notre médecine est globalement de qualité, le moins serait de le souligner, sauf à laisser croire qu'il s'agit de la mettre au pas. Une reconnaissance pour services rendus n'est-elle pas possible ?

Les médecins ne sont pas persuadés que le texte prenne suffisamment en compte des éléments importants qui expliquent pour partie l'accroissement des dépenses de santé. A-t-on réalisé que la médecine est un des domaines qui ont le plus changé au cours des dernières années, que la longévité de nos concitoyens a considérablement augmenté, accroissant d'autant la consommation des soins médicaux, enfin que la prise en charge de pathologies lourdes nécessite des équipements techniques de plus en plus coûteux ? A-t-on bien mesuré ces profondes mutations au regard de l'avenir ?

Les médecins auraient également souhaité, en abordant le déficit de l'assurance maladie, qu'on rappelle le manque de recettes lié au taux de chômage élevé, qu'on rappelle que notre société a entériné une dérive du concept de maladie vers le concept de santé (ce qui n'a évidemment pas le même coût ) , et qu'enfin la civilisation du " droit à la santé " explique l'accroissement important de la part des dépenses de santé dans la richesse des Français. Les règles du jeu ont de fait, beaucoup changé.

C'est pourquoi ils auraient aussi voulu qu'on dise clairement qu'ils n'étaient pas les seuls responsables des difficultés d'un système, quand ils ont le sentiment d'être souvent désignés comme bouc émissaire. Outre que les dépenses de médecine de ville ne représentent qu'une part réduite des dépenses totales, ils auraient voulu souligner que leurs honoraires ne représentent que 20% de ces dépenses quand 80% relèvent de leurs prescriptions. Cela signifie que si les dépenses de médecine de ville s'envolent parfois, c'est davantage l'effet d'une augmentation du prix des médicaments, ou des prestations paramédicales, que d'une amélioration du revenu des médecins.

Les médecins auraient encore souhaité rappeler que, dans notre société malade, l'augmentation des dépenses médicales est souvent davantage l'expression de la détresse morale et de la faillite sociale que la traduction d'une dérive exagérée des dépenses de santé de leur seul fait. Quand le taux de consommation médicale augmente dans les banlieues difficiles, chez les chômeurs ou dans les populations malheureuses, les médecins peuvent-ils être tenus pour responsables, alors qu'ils sont au contraire les ultimes sentinelles avant le désespoir ?

Ils auraient aussi voulu souligner que certaines des dispositions envisagées témoignent pour le moins d'un manque de confiance vis-à-vis des médecins et qu'il est difficile d'exercer ce m étier quand on ne se sent pas investi de la confiance des gens. Ils se demandent si nombre de mesures jugées vexatoires et relevant du contrôle tatillon sont réellement justifiées. Ils auraient encore voulu s'assurer que le principe du taux d'accroissement annuel des dépenses de santé ne les faisait pas entrer dans une maîtrise comptable dont ils s'étaient jusque-là défendus. Devant cette impérieuse nécessité du contrôle des dépenses, ils auraient voulu que soit clairement indiqué que ce taux ne sera jamais calculé sur les seules contraintes économiques . Qu'il serait bien fixé en fonction des données médicales et sanitaires, tenant compte de l'évolution de la population, de la démographie médicale et des évolutions épidémiologiques. Ils auraient voulu qu'on les rassure sur les tenants d'un encadrement budgétaire qui leur paraît terriblement loin de leurs préoccupations de soignants. Ils auraient bien voulu encore que certaines réformes, comme l'instauration de filières de soins, ne leur soient pas imposées sans une discussion indispensable quant aux conditions de mise en œuvre étalée dans le temps. Nombre des dispositions proposées seraient beaucoup plus facilement acceptées qu'on ne l'imagine si des mesures complémentaires étaient entreprises. Ils auraient ainsi souhaité que le gouvernement s'engage à mettre en œuvre très vite la réforme des études médicales et de la formation initiale des généralistes, ainsi que la réforme de l'internat ouvert aux mêmes généralistes, afin de modifier la proportion généralistes-spécialistes.

Enfin, ils auraient apprécié que le dialogue ne se fasse pas sous la menace de sanctions. Ces sanctions, telles que présentées, sont insupportables à ceux qui s'estiment, particulièrement dans ce métier, suffisamment responsables sans la carotte et le bâton, pour se plier à des contraintes imposées. Ils comprennent bien les nécessités d'un contrat mais admettent mal ce qui ressemble à une mise sous surveillance.

 

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