| Alain
Madelin : laissez faire les médecins ! |
Propos
recueillis par Luc RICHARD
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| Après
Jacques Barrot et Gilles Johanet, Philippe Douste-Blazy et Jean-Marie
Spaeth, Jean-Pierre Davant, Bernard Glorion et Richard Bouton,
entre autres, c'est au tour du président-fondateur de
Démocratie Libérale, deuxième de la liste
RPR-DL aux élections européennes 1999, d'être
notre rédacteur en chef exceptionnel. Ancien ministre-éclair
de l'Economie et des Finances du premier gouvernement Juppé, |
| le
député-maire de Redon (Ille-et-Vilaine) juge la
réforme et la politique de Martine Aubry et commente
le procès des trois ministres devant la Cour de justice
de la République. Il est aussi l'auteur de l'éditorial
qui ouvre ces quelque onze pages, dont il a, avec l'équipe
du Généraliste, décidé des sujets
traités. Pour ce « libéral » -- comme
il aime à se définir --, « laisser-faire
» n'est pas « laisser-aller ». Il s'explique. |
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| Responsabilité |
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| «Laissez-nous
faire ! » Telle fut, dit-on, la réponse d'un marchand
célèbre, François Legendre, à une
question de Colbert : « Que dois-je faire ? » Cette
apostrophe est venue, par la suite, illustrer le « laissez-faire
» des libéraux. « Laissez-faire »,
ce n'est pas laisser-aller ; ce n'est pas la liberté
aveugle ; cela signifie, comme l'illustre la phrase de Legendre,
une revendication de responsabilité. |
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| Message ô
combien actuel, au moment où la crise de toute une machine
étatique se traduit par une fuite devant les responsabilités
et la recherche de boucs émissaires. |
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| L'affaire du sang
contaminé est le tragique miroir grossissant de tous
les dysfonctionnements de l'Etat. Mais la dilution bureaucratique
des responsabilités et l'enchevêtrement des décisions
estompent, sinon effacent, la responsabilité individuelle
derrière une responsabilité collective sans conséquence. |
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| Dans un tout autre
ordre d'idées, la persistance des déficits de
l'assurance maladie a conduit à faire des médecins
de commodes boucs émissaires et à engager leur
responsabilité collective. |
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| Rien ne sert d'accuser
les médecins, les malades ou les gestionnaires d'hôpitaux. |
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| Donnons-leur les
règles du jeu et les outils qui permettent à chacun
de faire preuve, en toute liberté, de comportements responsables. |
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| Au choix de la
confiance dans l'Etat, préférons toujours celui
de la confiance dans la responsabilité des personnes. |
| Alain
MADELIN |
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| Le Généraliste.
-- Au sein de la liste commune RPR-DL, partagez-vous les mêmes
conceptions en matière de protection sociale ? |
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| Alain Madelin.
-- Depuis des années, voire des décennies, les libéraux
disent qu'il faut réformer notre système de protection
sociale, non pas pour l'étatiser encore davantage, mais au
contraire pour aller vers l'autonomie des caisses, la concurrence
et la liberté responsable des acteurs médicaux. Cela
m'a conduit à m'opposer à la réforme mise en
œuvre par Alain Juppé dont j'ai dit, à l'époque,
qu'elle empruntait davantage au projet de la CFDT qu'à notre
contrat de 1993 qui préconisait un système de responsabilité
contractuel, décentralisé et concurrentiel. Il me semble
que, depuis, les idées des libéraux font leur chemin.
On s'est aperçu que le fait de noter chaque année une
loi dite d'« équilibre » de la Sécurité
sociale ne constitue pas une garantie d'équilibre ; que le
système de sanctions collectives condamné par le Conseil
constitutionnel est absurde et injuste ; que l'idée d'un contrôle
tarifaire comptable centralisé est archaïque. Pendant
quarante ans, on a cru que, pour lutter contre la hausse des prix
et l'inflation, la bonne idée consistait à contrôler
les prix grâce à une administration puissante, qui décidait
du juste prix à la place du marché. Ce n'est qu'en 1986
que l'on a libéré les prix et que l'on a pu se rendre
compte que la liberté et la concurrence étaient le meilleur
moyen pour entraîner une baisse des prix. Il faut, dans le secteur
spécifique qu'est celui de la santé et compte tenu des
exigences de solidarité, trouver, en tenant compte des systèmes
étrangers proches des nôtres, les moyens d'organiser
cette liberté responsable. Voilà pourquoi la nécessaire
réforme de notre système d'assurance maladie passe par
une véritable autonomie des caisses, tout particulièrement
des caisses régionales, par la mise en concurrence des caisses
entre elles, et par la délégation de gestion à
des mutuelles et des assurances privées, au premier franc,
à condition, bien sûr, de préserver le caractère
d'assurance obligatoire et de respecter les règles de solidarité
nationale, d'égalité devant les soins, de non-discrimination
et de non-sélection des risques. |
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| «
EFFET RADAR » |
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| Pour changer la France,
l'Europe vous semble-t-elle être un bon levier ? |
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| A. M. -- En Europe,
nous avons développé, plus qu'ailleurs, la notion de
solidarité sociale et d'égal accès aux soins.
Mais avec des systèmes et des résultats différents.
De ce point de vue, l'Europe constitue un espace précieux de
benchmarking, c'est-à-dire d'analyse d'efficacité
comparée des différents systèmes de soins et
d'assurance. Quelles sont les leçons à retenir, par
exemple, des réformes des systèmes de santé allemand
et hollandais ? L'objectif d'une politique européenne ne doit
pas être de définir en matière de santé
une sorte de norme européenne moyenne, mais, par la comparaison
des expériences nationales, de donner le meilleur système
de santé possible aux Français. |
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| Malgré la mise
« entre parenthèses » des reversements et les «
dérapages observés », Martine Aubry prétend
que les dépenses d'assurance maladie restent « dans les
clous », notamment grâce à un afflux inespéré
de recettes. C'est aussi votre avis ? |
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| A. M. -- Le gouvernement
bénéficie à la fois de la croissance de l'activité
économique, liée à la baisse des taux d'intérêts,
et de l'« effet radar » du plan Juppé. L'annonce
de contrôles radars assortis de sanctions peut à un moment
donné pousser les automobilistes à lever le pied de
l'accélérateur. C'est un effet bien connu, mais qui
ne dure pas. |
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| N'est-ce pas la maîtrise
des dépenses telle qu'elle a été menée
jusqu'à présent qui a permis la réduction des
déficits sociaux nécessaires à la construction
de l'euro, dont vous avez été l'un des ardents défenseurs
? |
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| A. M. -- Il n'est
pas très difficile de parvenir à une réduction
des dépenses de santé par des moyens coercitifs. Mais
la question n'est pas de faire des économies sur la santé,
mais de savoir comment bâtir une véritable économie
de la santé et parvenir à un optimum qualité/prix
des dépenses. Comment faire en sorte que le franc investi par
chaque Français pour sa santé soit géré
au mieux ? Certainement pas en désignant telle ou telle catégorie
-- par exemple, les médecins ou certaines spécialités
-- comme bouc émissaire. Le vrai responsable, c'est un système
qui ne sait pas organiser la responsabilité. Et pour le libéral
que je suis, par nature, la responsabilité ne peut être
qu'individuelle : y a-t-il une responsabilité collective des
automobilistes quand, dans une file de voitures, il y a un chauffard
? Ou des fonctionnaires lorsqu'il y a un déficit budgétaire
? |
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| L'actuel directeur de
la Cnam, Gilles Johanet, vous paraît-il éloigné
de vos thèses ? |
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| A. M. -- Gilles
Johanet a pris, quand il n'était pas directeur de la Cnam,
des positions courageuses. J'attends avec impatience les propositions
qu'il doit présenter pour faire évoluer la réforme.
Cela étant, la réforme de 1995 me paraît souffrir
d'un vice de construction. Elle repose sur la fiction du grand ordonnateur-ordinateur.
Sur l'idée qu'un système central omniscient pourrait
brasser des millions et des millions de données informatiques
et parvenir ainsi à déterminer le bon tarif. Pour un
économiste, cela est une totale illusion. Le tarif ne sera
pas un vrai prix. Aucun système central ne peut déterminer
le juste prix. Seule la concurrence peut permettre progressivement,
par un processus d'erreurs et d'essais, de découverte, d'apprécier
le coût de chaque pathologie et le type de relation contractuelle
le plus efficace. |
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| Le projet de loi relatif
à la CMU (couverture maladie universelle) ne donne-t-il pas
l'occasion d'aller dans ce sens ? |
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| A. M. -- Le projet
de loi relatif à la CMU aurait pu effectivement aller dans
ce sens si on avait demandé aux assurances et aux mutuelles
d'intervenir dès le premier franc de la prise en charge. Il
n'en a, hélas, rien été. |
|
| LE
GRAND ORDONNATEUR-ORDINATEUR |
|
| Faut-il, dans le domaine
de l'industrie du médicament, développer des mesures
incitatives de coopération entre la recherche privée
et la recherche publique ? |
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| A. M. -- Effacer
les frontières entre les deux me semble en effet une bonne
chose : l'effort récent du gouvernement dans ce sens mérite
d'ailleurs d'être salué. |
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| L'industrie est-elle
trop taxée en France ? Faut-il craindre la menace d'une fuite
des investisseurs ? |
|
| A. M. -- Oui,
pour des investissements internationaux mobiles, il y a en effet une
concurrence des Etats qui s'exerce. Mais je ne vois pas, cependant,
de désengagement massif. L'Etat conserve, au travers des AMM
et des conditions qu'il peut poser, de puissants moyens de pression
sur les laboratoires. |
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| Le procès des
trois ministres devant la Cour de justice de la République
vous a-t-il paru traduire une bonne initiative ? |
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| A. M. -- J'ai
le sentiment que ce procès n'a pas été un bon
procès. D'une part, parce qu'on a séparé les
ministres des collaborateurs, d'autre part, parce que les victimes
n'y ont pas eu accès et n'ont pas été défendues.
Néanmoins, ce procès va dans le bon sens, car il constitue
le procès de l'Etat et de son mauvais fonctionnement. Il y
a là, d'ailleurs, le concentré de tous les défauts
du système français que je ne cesse de dénoncer
depuis des années : le monopole, la centralisation étatique,
la technocratie, le protectionnisme. Ce qui a été dit
durant ce procès est accablant. Mais ce qui m'a peut-être
choqué le plus, c'est le procès que l'on a fait au procès.
Toute une série de personnalités éminentes appartenant
à la nomenklatura d'Etat se sont précipitées
dans les médias pour dire que ce procès n'a pas lieu
d'être et qu'il ne saurait y avoir de responsabilité
pénale des hommes politiques, car les fautes ne sont pas intentionnelles. |
|
| Là, je m'interroge,
car c'est vraiment deux poids deux mesures. Un automobiliste ou un
artisan est responsable pénalement de ses fautes, même
s'il n'a pas eu l'intention de provoquer un accident ou de donner
la mort. On a encore aujourd'hui du mal à admettre en France
que le Droit est supérieur aux Etats et aux politiques. Tout
au long du xxe siècle, on a considéré
que le politique était supérieur au Droit, que le politique
faisait le Droit. Cette conception a conduit à des dérives
totalitaires. Cette fin de siècle marque la fin de cette conception
absolue de la souveraineté des Etats et du politique. |
|
| Toutes les questions,
selon vous, ont-elles été posées ? |
|
| A. M. -- La question
qui était posée dans ce procès, c'est bien évidemment
de savoir si les ministres ont pris les bonnes décisions à
temps, dans de bonnes conditions. Mais il y a deux autres questions
qui, me semble-t-il, n'ont pas été posées. Pourquoi
a-t-on continué à distribuer encore pendant quelques
mois un sang dont on savait qu'il était contaminé ?
Et surtout pourquoi n'a-t-on pas rappelé ceux qui ont été
« victimes » d'une transfusion pour les prévenir
? Imaginez qu'un constructeur automobile mette sur le marché
des voitures dont la direction serait faussée et que cela entraîne
des accidents mortels. Le jour où on s'en aperçoit,
arrête-t-on immédiatement la production ? Détruit-on
ou écoule-t-on les stocks ? Rappelle-t-on les véhicules
concernés ? |
|
| Ce sont de telles questions
qui sont posées dans le cadre de l'affaire du sang contaminé.
Il était normal que les ministres aient à y répondre.
Mais ces question ne s'adressent pas seulement à eux. Elles
s'adressent également à l'administration. Et le corps
médical aussi a des comptes à rendre, tout particulièrement
en ce qui concerne le non-rappel des personnes transfusées. |
|
| La loi Madelin
a permis de mettre sur le marché un certain nombre de produits
permettant aux médecins de constituer un complément
de retraite par capitalisation. Pour des raisons de pouvoir d'achat,
ça n'a pas été un franc succès. Quel commentaire
cela vous inspire-t-il ? |
|
| A. M. -- Cela
fait déjà un certain nombre d'années que je dis
que la France a besoin d'un système de retraite complémentaire
par capitalisation pour prévenir les graves déséquilibres
que nous aurons à connaître à l'horizon de 2005.
Quand j'étais ministre des Entreprises, j'ai eu la possibilité
de mettre cette idée en œuvre pour les professions indépendantes
et libérales. Je suis heureux que les médecins puissent
bénéficier de ces dispositions qui sont précieuses
pour l'avenir, même si elles sont intervenues à un moment
où les médecins avaient sans doute moins de possibilité
qu'à d'autres époques de souscrire à ces fonds
de pension. |
|
| MÉCANISME
ABERRANT |
|
| L'informatisation des
médecins patine... Qu'en pensez-vous ? |
|
| A. M. -- Je pense
qu'il y a eu beaucoup d'erreurs de commises dans le lancement de l'informatisation
des cabinets médicaux. Les pouvoirs publics ont présenté
cette informatisation comme un instrument de sanction et de contrôle
et non comme un outil positif. Il ne faut pas s'étonner du
résultat. A mes yeux, l'informatisation doit être synonyme
d'optimisation d'un moyen de gestion d'un réseau, et chaque
partenaire doit y trouver son intérêt et sa récompense.
Et, là encore, il ne doit pas y avoir de système unique,
mais plusieurs systèmes en concurrence permanente. C'est un
principe qui répond aux exigences de la complexité et,
donc, qui s'applique à tous les domaines. |
|
| Martine Aubry et Bernard
Kouchner viennent d'adresser aux médecins libéraux une
lettre de huit pages... Que vous inspire-t-elle ? |
|
| A. M. -- Martine Aubry
essaye de se racheter depuis que le Conseil constitutionnel a censuré
les sanctions collectives. Elle tente de faire oublier aux médecins
ce mécanisme totalement aberrant. Malheureusement, je pense
que cette lettre est uniquement destinée à anesthésier
les médecins avant la mise en place d'un nouveau dispositif
coercitif. |
| Un
projet de Sécu privée |
Catherine
LE BORGNE
|
| Ce
ne serait pas une délégation de gestion d'une
quantité de ressources par l'assurance maladie à
une société privée. Ce serait carrément
une concession de service public par ladite assurance maladie
à ladite société privée, moyennant
un cahier des charges. Alain Madelin a voulu savoir ce qu'en
serait alors le contenu. |
|
| Au fil des années,
ces gestionnaires de complémentaires santé que
sont les assureurs privés sont devenus des observateurs
critiques et avisés des failles de notre système
de Sécurité sociale. Comment prouver qu'en insufflant
libéralisme et concurrence dans notre protection sociale
solidaire, on peut mieux faire ? |
|
| Une fenêtre
de tir leur a été opportunément offerte
en 1996 par la réforme Juppé, qui autorisait des
expérimentations de nouvelles formes d'organisation de
soins. Des projets innovants, émanant de « caisses
d'assurance maladie, de groupes de médecins, de syndicats
médicaux, de mutuelles, d'assureurs ou de toute personne
privée », pouvaient être déposés
auprès du Conseil d'orientation des réseaux et
filières de soins, installé en octobre 1997 et
présidé par Raymond Soubie. Ce conseil, après
avoir rendu un avis technique sur ces projets, et notamment
sur leur volet évaluation, avait la charge de les transmettre
pour agrément à la tutelle. Mais force est aujourd'hui
de constater que la pioche a été bien maigre. |
|
| SÉCU
BIS |
|
|
| Et pourtant, l'assureur
privé Axa se tenait prêt. Avec dans ses cartons un projet
préconisant à son profit, de la part de la Cnam, une
délégation de gestion du risque pour une population
délimitée, en l'occurrence l'Ile-de-France. Dans ce
projet (qui n'a jamais été déposé, tant
Martine Aubry a fait part publiquement de ses a priori hostiles),
le circuit des cotisations demeurait inchangé. La Sécurité
sociale conservait le monopole de l'évaluation du risque et
notamment l'élaboration de la part relevant de l'assurance
et de la solidarité. |
|
| Par la suite, après
avoir défini, avec l'assureur, le « panier de biens et
de services » qui devait être pris en charge dans le cadre
de la délégation de gestion, la Cnam aurait eu à
allouer à Axa une enveloppe globale, tenant compte des caractéristiques
de la population couverte (le nombre de personnes âgées
ou en longues maladies, notamment). Il revenait ensuite à l'assureur
à gérer le plus efficacement possible cette enveloppe
sachant, comme on le reconnaît sans peine chez Axa, «
que c'est sur les gros risques que les bénéfices peuvent
être les plus conséquents »... Mais ce projet
-- avorté -- n'a pas grand-chose à voir avec une véritable
« Sécurité sociale privée bis ».
Dans un cadre de concession de service public, lorsque l'assureur
s'engage à gérer au premier franc, la problématique
est tout autre. Les conditions posées par l'Etat pour accorder
sa concession et par l'assureur pour se lancer dans l'aventure doivent
s'inscrire dans un cahier des charges. |
|
| Interrogés par
nos soins, les services d'Axa se sont amusés à plancher
sur ledit cahier des charges. Exercice purement intellectuel, ont-ils
tenu à souligner, « un tel projet de Sécurité
sociale privée ne s'inscrivant pas dans la stratégie
du groupe ». En tout cas, pas à court terme... Première
condition : définir le terrain d'intervention. Il appartiendrait
toujours à l'Etat ou à la Cnam (après avis de
l'Agence nationale d'accréditation et d'évaluation de
santé) de définir le panier de biens et de services
auxquels pourraient prétendre les assurés bénéficiaires
de la délégation. Logiquement, les assureurs candidats
auraient à s'engager à couvrir les lourdes pathologies
définies par les médecins-conseils de la Sécurité
sociale. |
|
| PANIER
DE BIENS |
|
| Les assurés sociaux,
pour leur part, conserveraient le choix de leur assureur sachant que
celui-ci s'est engagé à les prendre en charge sans questionnaire
médical et jusqu'à leur décès. |
|
| Les tarifs médicaux
pris en charge par la « Sécu bis » seraient ceux
des conventions nationales, « mais rien n'interdit de rémunérer
au-delà de ces tarifs conventionnés si les professionnels
de santé exercent dans un cadre de réseaux de soins
coordonnés ou de pratiques innovantes », souligne-t-on
chez Axa. De même, des tarifs bonifiés pourraient être
offerts à des médecins « agréés
» qui s'engagent à respecter un cahier des charges
qualité « qui sera rendu public ». Ensuite,
toujours dans le cadre d'une bonne administration, les caisses seraient
tenues régulièrement informées par l'assureur
des dépenses engagées pour ses assurés. La Cour
des comptes pouvant -- comme le suggère le directeur de la
Cnam, Gilles Johanet, dans son ouvrage Sécurité sociale
: l'échec et le défi (Seuil) -- procéder
à des « évaluations de coût et de rendement
des différents contrats d'assurance proposés aux Français
et de les comparer aux contrats offerts aux assurés européens
». Enfin, le service médical de la Cnam serait tenu
informé des rapports d'audit qualité diligentés
auprès des réseaux de soins coordonnés. |
|
| CONCURRENCE |
|
| Qui dit réseaux
coordonnés, dit évidemment « fongibilité
des enveloppes » entre la ville, l'hôpital et le secteur
médico-social. Et, en corollaire, un maillage informatique
des plus performants. L'assureur, de son côté, se réserverait
le droit de diligenter vers ses assurés une prévention
très offensive, tout en leur offrant des services « plus
», telle une plate-forme téléphonique de renseignements
et d'orientation. « Plus la concurrence sera forte entre
les assureurs, plus les services offerts aux assurés seront
attractifs », souligne-t-on pour conclure chez Axa. |
|
| Reste à persuader
les détenteurs actuels du monopole des vertus de la concurrence.
« Je suis pour la concurrence entre offreurs de soins,
explique Mohammed Abdelatif, président (CFDT) de l'union régionale
des caisses d'assurance maladie (Urcam) Nord-Picardie. Ce qui m'intéresse,
c'est d'acheter le meilleur soin au meilleur coût. Mais je ne
suis pas partisan d'une concurrence entre les caisses. Une étude
du Crédoc a démontré que, dans les pays qui ont
choisi cette option, on pratique la sélection du risque. Et,
au bout du compte, la collectivité paie plus cher »,
affirme-t-il. |
|
Prix
- remboursement : balade
en Caddie dans le marché couvert européen
Catherine
LE BORGNE, avec Elisabeth BONTE (Allemagne) et Pauline SERMAN
(Strasbourg)
Dans
le domaine des coûts de santé rapportés aux
systèmes de protection sociale, l'Union européenne
balbutie. Bientôt, pourtant, là aussi une harmonisation
semble inévitable. Alors, le meilleur l'emportera. Voici
comment s'élaborent les règles du jeu et comment se
présentent quelques concurrents.
LA PRESSION DU PRIVÉ
|
| Quelques indications
éparses ont pu être collectées ici ou là.
Dans notre pays, a calculé pour le Généraliste
la Caisse nationale d'assurance maladie, une opération des
végétations ou des amygdales revient à 1 966
F, une appendicectomie, à 2 650 F (hors hébergement).
Pour les Allemands, selon des informations prises à la source,
l'ablation des amygdales, c'est 1 351 F (caisse légale où
90 % des assurés sont inscrits) ou 2 068 F (caisse privée).
Et une appendicectomie est facturée 10 888 F (journées
d'hospitalisation comprises) (caisse légale). |
|
| Concernant la médecine
ambulatoire, qui attend la mise en place du codage, il n'y a pratiquement
rien. Selon les calculs effectués début 1999 à
partir de l'enquête GEIG-Open Rome, une grippe hexagonale coûte
pour un enfant de 14 ans ou moins 189 F si elle est « faible
», 267 F si elle est « forte » et 509 F en cas de
complications. Ces chiffres peuvent atteindre 781 F pour une grippe
avec complications, touchant des personnes de 65 ans et plus -- prises
en charge allant de 75 % environ à 100 %. De leur côté,
les Allemands affichent deux tarifs : 22,20 euros (145,60 F) pour
une grippe avec deux consultations de contrôle, prise en charge
par une caisse légale. Ou, pour une même prestation,
45,88 euros (301 F) dans une caisse privée. |
|
| L'Inspection générale
des affaires sociales (Igas) s'est penchée en 1994 sur le coût
comparé d'une dialyse en France et en Allemagne. Dans notre
pays, le coût annuel de cette intervention était de 450
000 F en hôpital public (250 000 F à domicile). En Allemagne,
la dialyse à l'hôpital revenait à 310 000 F par
an et par malade, contre 225 000 F en centre ou en cabinet de dialyse
et 150 000 F à domicile. Des comparaisons qui font un peu mal
à notre orgueil national. |
|
Si je suis un malade
allemand, combien ma grippe va-t-elle me coûter et combien
me sera-t-elle remboursée ? Et si je suis hollandaise, combien
pour une angine ? Et, en restant en France, combien pour la grippe
et combien pour l'angine ? Autant de bonnes questions qui, aujourd'hui,
ne trouvent pratiquement pas de réponses. Les comparaisons
européennes sur les coûts des pathologies et le montant
des remboursements dans les divers pays de l'Union ne sont pratiquement
pas disponibles pour l'assuré français. Il lui faudra
attendre un peu : le Credes ne dispose pas de ce genre d'études,
l'OCDE non plus. Et la Mission internationale chargée de
la gestion du risque, installée à la Cnam cet automne
sous l'impulsion de son directeur national, Gilles Johanet, n'en
est qu'aux tous débuts de ses travaux.
|
| JURISPRUDENCE |
|
| Si l'organisation des
système de protection sociale relève de la subsidiarité,
comme le pose le traité d'Amsterdam, et en conséquence
des choix culturels et économiques de chacun des Etats membres,
la libre circulation couplée à la mise en place de la
monnaie unique incitera les assurés et les gestionnaires de
caisses à procéder à des comparaisons de coûts.
A cet égard, les Italiens (où les assurances privées
taillent des croupières au système public) sont les
plus avancés d'Europe puisqu'ils ont déjà constitué
une liste de 2 500 coûts par pathologie d'une précision
inouïe. Ils sont suivis, pour les mêmes raisons, par les
Espagnols. |
|
| En France, encore presque
rien, si ce n'est des calculs de la Cnam permettant de comparer les
coûts entre secteur public et secteur privé. Pour un
accouchement par voie basse, par exemple : 7 500 F dans le privé,
contre de 9 000 à 11 000 F dans le public. Une césarienne
revient à 10 000 F dans le privé, contre 14 000 à
18 000 F dans le secteur public. |
|
| Le temps presse, en
effet. Deux arrêts de la Cour de justice des communautés
européennes, rendus le 28 avril 1998, ont fait l'effet d'un
coup de tonnerre dans le ciel des sécurités sociales,
confortablement installées dans leurs supposés prés
carrés. La Cour de justice, en effet, a donné raison
à deux plaignants luxembourgeois à qui les caisses refusaient
le remboursement. Le premier avait acheté en Belgique des lunettes
prescrites par un ophtalmologiste luxembourgeois, le second voulait
que sa fille bénéficie des soins d'un orthodontiste
installé en Allemagne. La Cour a balayé tous les arguments
du Luxembourg (lunettes achetées à l'étranger,
soins non urgents qui auraient pu être dispensés au Luxembourg,
autorisation préalable nécessaire des caisses, enfin,
équilibre financier du régime d'origine), en leur opposant
celui de la libre circulation, même en l'absence d'harmonisation
européenne des systèmes de protection sociale. Rien
ne semble dorénavant interdire à chaque Européen
-- en fonction de son taux de remboursement national des soins de
santé -- d'aller faire son marché de prestataire de
santé au meilleur coût (qui va choisir la France ?),
aidé en cela très efficacement par des fournisseurs
concurrentiels qui diffusent leurs listes de coûts sur Internet. |
|
|
Selon l'OCDE, non compris la part
prise en charge par les mutuelles et les sociétés
d'assurances, notre pays se trouvait en 1997 au quatorzième
rang de l'Union pour l'importance de la participation des ménages
à leurs frais de santé (26,1 %), écrasé
par une Angleterre en tête du peloton (7 %), devançant
l'Allemagne (9 %), l'Irlande et le Luxembourg (10 %)...
|
| Les
nouvelles années cinquante de la médecine |
Guillaume
LEINGRE
|
| Les
thérapies génique et cellulaire peuvent à
l'avenir modifier considérablement le paysage médico-socio-économique.
Comment préparer le futur ? Au terme des années
2050, on est à court de prospectives. Tandis que, avec
le forum mondial « Biovision » prévu fin
mars à Lyon, Raymond Barre aimerait mettre en place un
« Davos » des sciences de la vie. |
|
| L'interrogation
formulée par Alain Madelin
n'est pas nouvelle pour lui. Alors qu'il était ministre
de l'Economie et des Finances du gouvernement Juppé,
il avait souhaité voir réaliser une étude
sur ce thème. Quel serait le cadre économique
des thérapies du prochain millénaire ? Combien
cela coûterait au système de santé français
? A l'époque, aucun analyste n'avait voulu s'aventurer
sur un terrain jugé incertain. Aujourd'hui, le doute
persiste. Pourtant, le génie génétique
appliqué à la santé est parfois paré
de vertus en matière de coût tandis que les financiers
avancent des chiffres, à l'aube de l'an 2000, qui se
comptent en milliards de dollars. Qui plus est, au fil des années,
le champ d'application des nouvelles technologies médicales
ne cesse de s'étendre. Aborderont-elles demain les traitements
de confort ? La calvitie, par exemple. C'est à prévoir.
La demande est réelle. |
|
| Côté
thérapie, la pharmacogénomie, qui doit adapter
la fabrication de médicaments selon le métabolisme
de chaque patient, serait une source d'économies. Elle
éviterait les traitements inutiles et onéreux.
C'est l'espoir des laboratoires pharmaceutiques qui investissent
des sommes considérables dans la recherche et les essais
cliniques. Il n'est pas forcément partagé par
la communauté scientifique : « Le passage de
la "médecine produit" à la "médecine service"
va coûter infiniment plus », prévient
Georges Kutukdjian, directeur de l'unité de bioéthique
à l'Unesco [lire en encadré]. |
|
| NI
PROJECTIONS NI SCÉNARIOS |
|
|
| Seul facteur d'économie
: la prévention. Des perspectives sur les vaccins existent.
Mais surtout, les progrès substantiels de la thérapie
génique ou de la thérapie cellulaire sur les cancers,
les maladies cardio-vasculaires et celles liées au vieillissement
pourraient contribuer à une diminution des frais de santé.
L'ambition générale demeure cependant de propulser les
nouvelles thérapies au rang de traitement universel pour ces
maladies. Le marché est gigantesque. Mais alors à quel
coût ? C'est sur cette question brutale mais cependant essentielle
que les spécialistes achoppent. Le monde de la santé
en général, chercheurs, directeurs de laboratoires,
analystes, universitaires sont démunis pour y répondre. |
|
| Aucune projection n'existe
qui permet de fixer un cadre économique futur. In fine,
les seuls à proposer des données chiffrées sont
les cabinets d'audit et ils sont souvent nord-américains. Cependant,
leurs analyses reposent sur des études macro-économiques
à caractère industriel ; elles ne se placent jamais
du point de vue du patient ou dans une approche transversale. La prise
en charge de tels soins et leurs effets sociaux sont des questions
qui ne sont jamais posées. Seule certitude, cela coûtera
cher et les efforts des industries pharmaceutiques porteront sur des
projets à fort retour sur investissement. |
|
| Au niveau français,
cette perspective ne s'accompagne d'aucune inquiétude. Pour
des raisons diverses. Jean de Kervasdoué, dirigeant de Sanesco
et ancien directeur des hôpitaux, estime qu'une telle prospective
n'est pas valide alors que l'on ignore aujourd'hui totalement si la
thérapie génique fonctionnera un jour. La réponse
est sans appel. Claude Huriet, sénateur de Meurthe-et-Moselle
et rapporteur de l'Office parlementaire d'évaluation des choix
scientifiques et technologiques, n'a quant à lui «
pas d'idée ». |
|
| PEUT
MIEUX FAIRE |
|
| Partout ailleurs, c'est
le même silence. Ni ministère (Santé, Economie
ou Recherche), ni grands corps d'Etat (Conseil économique et
social, Inspection des finances), ni établissements publics
(Centre national de la recherche scientifique, Institut national de
la santé et de la recherche médicale, Agence nationale
de la valorisation de la recherche), ni l'Institut Pasteur ne sont
penchés sur l'impact économique futur des nouveaux outils
thérapeutiques. Bernard Gilly, directeur du laboratoire Transgène
ne cache pas sa déception : « Cela n'intéresse
personne en France », et regrette que l'Etat n'aborde pas
davantage cet aspect. |
|
| Yves-Jean Dupuy, directeur
du CHU de Bicêtre, et économiste de la santé à
l'Institut d'études politiques de Paris, corrobore le constat
qu'il n'existe aucune étude sérieuse. Pourtant, un bilan
des coûts s'imposera un jour, bien qu'il ne soit pas d'actualité
alors que les thérapies géniques balbutient et qu'il
« faudrait comparer deux types de population avec deux traitements
différents ». A tous égards, Yves-Jean Dupuy
estime que la prise en charge d'une thérapie génique,
quel que soit son prix, reposera uniquement sur « un choix
collectif et politique ». A quelle échéance
? Tout dépendra de la recherche. Elle peut progresser rapidement...
ou stagner. Pierre Anhoury, responsable du département santé
chez Ernst and Young, partage la même idée. Les pouvoirs
publics pourraient faire plus et mieux. Mais il n'a pas d'inquiétudes
sur l'avenir de l'assurance maladie du fait de la génétique.
« Des traitements très chers, jusqu'à un million
de francs par malade et par an, existent déjà aujourd'hui.
» Il est vrai qu'ils concernent une population restreinte. |
|
| L'ébauche des
différents scénarios possibles aura-t-elle une chance
de se profiler lors de Biovision, forum mondial des sciences de la
vie organisé fin mars à Lyon ? Raymond Barre, qui en
est l'initiateur, est ambitieux : « L'économie a son
Davos, les sciences du vivant devaient impérativement avoir
le leur. » Cela s'impose alors que des enjeux financiers
déterminent l'accès aux soins. |
|
| Un
nouveau marché à organiser |
|
| Georges Kutukdjian
est directeur de l'unité de bioéthique à l'Unesco.
Sur le thème qui intéresse ici Alain Madelin,
nous lui avons demandé son avis. |
|
| « La thérapie
génique en est à ses balbutiements. A l'heure actuelle,
la communauté scientifique est partagée sur les chances
de réussite ou de progrès dans le futur immédiat.
Cependant, dans un avenir à vingt ans, il n'y a aucune divergence
de point de vue sur la réussite. Au départ, la thérapie
génique a été mise en place dans le cadre des
maladies monogéniques, pour combattre la mucoviscidose, la
myopathie, etc. Après, elle s'est orientée vers des
protocoles expérimentaux sur les cancers et le sida. Curieusement,
les progrès les plus tangibles sont attendus pour les maladies
cardio-vasculaires et le traitement de l'arthrose. Mais, cela est
sous-tendu par un marché gigantesque. |
|
| » La lutte contre
le vieillissement est d'ailleurs directement liée avec la structure
démographique des pays industrialisés. Par ailleurs,
une nouvelle tendance apparaît avec la thérapie cellulaire,
c'est-à-dire la capacité à traiter la cellule,
quitte à ne pas intervenir sur sa programmation génétique.
Les efforts des industries pharmaceutiques sont liés là
aussi à l'existence d'un marché. Par exemple, pour la
maladie d'Alzheimer, la maladie de Parkinson. En tout cas, on se dirige
vers une "médecine de service" où, au lieu d'un traitement,
un protocole génétique sera défini. Le corps
du malade le dupliquera pour l'intégrer. Ce package
va coûter tout autre chose car, pour arriver à une commercialisation,
il faut des investissements importants. Ces services auront donc un
prix extrêmement élevé jusqu'à leur amortissement.
Cela supposera une réorientation économique de taille. |
|
| » Un des enjeux
éthiques sera alors d'organiser le marché. C'est vrai
pour les pays en développement comme pour la population diversifiée
des pays "riches". Savoir si les traitements seront remboursés
par la Sécurité sociale est fondamental. C'est une question
de droits de l'homme. Cependant, pour restreindre l'accès aux
traitements, j'imagine qu'on puisse décider qu'ils seront mis
en place "aux risques et périls des patients". Et en attendant
d'avoir des statistiques fiables sur une longue durée, pour
la labellisation et la commercialisation, les Etats diront : "On ne
rembourse pas". » |
| Sus
à l'informatisation-sanction ! |
Dr
La PUCE et Luc RICHARD
|
| Ce
dernier cri du cœur du président de Démocratie
Libérale motivera l'avant-dernier des sujets traités
au long de ces onze pages. « L'informatisation doit
être synonyme d'optimisation d'un moyen de gestion d'un
réseau, chaque partenaire doit y trouver son intérêt
et sa récompense et, là encore, il ne doit pas
y avoir de système unique », estime Alain Madelin.
Développement. |
|
| Le temps n'est
pas bien loin où les médecins vont prendre conscience
que l'outil qu'on leur impose aujourd'hui deviendra demain l'arme
totale de leur reprise en main de tout le système de
soins, voire un peu plus. Les plus anxieux ne voient sans doute
dans la modernisation informatique qu'un outil de flicage ou
un moyen de coercition mis en place par la Cnam et le pouvoir
politique. Mais les professionnels de santé sont fragilisés
par leur isolement. S'ils sont demain connectés sur un
moyen de communication et d'échange électronique
performant, des communautés virtuelles organisées
et structurées se constitueront, donnant à chacun
la force du groupe. Il en va ainsi de la chaîne des soins
qui devient forcément plus collective, mais aussi du
syndicalisme professionnel ou de l'émergence de forces
de contrôle ou de revendication pouvant associer jusqu'aux
patients. Pour se convaincre du bien-fondé du propos,
il suffit de voir l'éclosion spontanée des forums
les plus divers sur Internet dont certains font trembler les
lobbies les plus puissants. |
|
| LE
MÉDECIN À LA SOURCE |
|
|
| Où que se porte
le regard sur tous les rouages de la machinerie informatico-internatique
qui se met en place, le médecin est partout le passage obligé,
l'opérateur sans lequel rien ne pourra jamais fonctionner.
C'est lui qui est à l'origine de la feuille de soins électronique
et, sans collaboration de sa part, la Cnam est instantanément
paralysée et, avec elle, tout le système de soins. On
devra vite prendre conscience de ce risque et accepter la juste rétribution
de son travail. C'est encore le médecin qui devra mettre en
place le codage des actes et des pathologies en mode électronique.
A la source de toutes ces informations, la profession numériquement
organisée, si elle le souhaite, détiendra tous les leviers
des outils statistiques et épidémiologiques. Privés
de l'information élémentaire, comment feront les pouvoirs
d'aujourd'hui pour orienter leurs politiques de santé et leurs
stratégies de demain. Il y a pire encore, si l'on ose parler
de dossier médical déposé sur une carte à
puce ou partagé sur un quelconque réseau, c'est encore
le médecin seul, au-delà des droits légitimes
du citoyen-patient, qui portera la responsabilité du contenu
et qui y aura accès. Il y a dans ce concept les germes d'une
nouvelle hégémonie non formulée à ce jour. |
|
| Dans toutes les professions
où elle s'est installée, l'informatique a été
source de profit. Augmentant ici la productivité, développant
là la créativité, libérant toujours l'utilisateur
des tâches les plus répétitives et fastidieuses.
Moyen de communication universel et le plus performant jamais inventé,
on ne voit pas pourquoi le médecin se passerait de cette technologie
pour son profit personnel. Dans une économie libérale
où la rigueur du résultat s'impose, chaque professionnel
utilisera rapidement l'ordinateur pour sa FMC, pour la gestion du
cabinet, pour améliorer la qualité de ses soins, dans
le seul but d'être plus compétitif. Le temps est proche
où, pour fidéliser une clientèle, les arguments
technologiques et de performances économiques l'emporteront
sur les qualités de la relation humaine. On peut le regretter
mais dans la rigueur du temps, les financiers de la santé sauront
s'assurer le concours des médecins économiquement les
plus performants. |
|
| Les grandes manœuvres
ne sont peut-être pas encore commencées mais elles se
préparent, reste à savoir si le médecin saura
utiliser le contenu de son ordinateur, fruit de son travail, pour
son profit. Dans cette hypothèse, il vaudra mieux avoir su
garder son indépendance. Les modalités de ce business
restent à définir. Puissent les règles élémentaires
de la déontologie et de l'éthique n'avoir pas trop à
souffrir de l'utilisation d'une machine qui ne fait pas de sentiments.
Chaque médecin doit rapidement percevoir qu'il doit s'approprier
son outil de travail et de production afin de rester le premier bénéficiaire
de la valeur ajoutée qu'il lui apporte dans sa pratique quotidienne.
Si d'autres veulent bénéficier de l'investissement intellectuel
et financier qu'il aura supporté seul, ils devront le lui demander...
poliment. |
|
| Or sur quel ton formule-t-on
aujourd'hui la demande ? Alain Madelin
souhaiterait pour sa part que les professionnels de santé aient
le choix de la partition. Mais un seul air -- bien connu -- leur est
imposé, composé par l'Etat. Après vingt ans d'atermoiements
et de financements, vaille que vaille le système Sesam-Vitale
se met en place. Injonction a été faite par ordonnance
aux médecins de télétransmettre les feuilles
de soins (obligation au 1er janvier 2000). Une aide à
l'équipement leur a été proposée via le
Formmel tandis que l'indemnisation de la télétransmission
fait toujours l'objet de négociations conventionnelles. L'option
médecin référent propose des engagements réciproques
souvent perçus comme des contraintes et la société
Cegetel vante et vend aux professionnels les mérites du Réseau
santé social (RSS) sous l'œil vigilant des pouvoirs publics.
Bilan du système : très mitigé, malgré
d'incontestables avancées. Trop tôt pour crier à
la défaite. Mais aussi au succès. |
|
| MONOPOLES
CONTRE MONOPOLES |
|
| A l'opposé, fleurissent
des systèmes d'information reposant sur un fonctionnement tout
ce qu'il y a de plus libéral au sens économique du terme,
c'est-à-dire sur les lois du marché. Célèbre
exemple : celui de la société Cegedim, qui recueille
auprès des praticiens des données anonymisées
pour les vendre ensuite à la clientèle intéressée.
Equipement, accès à des réseaux, bases de données,
maintenance et mises à jour... Cegedim, qui rachetait au début
de l'année Reuters Health et Distal, a les arguments de la
persuasion. |
|
| Mais outre quelques
arrière-pensées éthiques de certains confrères
« appartenant » aux cohortes Cegedim, se pose la question
récurrente de la maîtrise, par les professionnels, de
l'outil informatique et de son produit. Faut-il tomber d'un monopole
-- dirait Alain Madelin -- dans l'autre
: de celui de l'Etat ou des caisses dans celui de Cegedim, ou de celui
de Cegedim dans celui de la profession organisée ? Car celle-ci
tend de son côté à s'imposer, que ce soit sous
forme de société privée comme Medsyn, mise au
point par le syndicat M.G.-France, ou en en appelant tout simplement
à la loi, qui confère aux unions professionnelles de
médecins libéraux (URML) un rôle en matière
d'information et d'évaluation. Medsyn se pose en offreur au
service de la profession, qui bénéficierait en quelque
sorte du réinvestissement -- sorte de « mutualisation
» -- de ses profits. Les URML -- qui bénéficient
en outre de cotisations obligatoires -- sont de plus en plus nombreuses
à adhérer au projet Intranet Grand Est, « conçu
par des médecins pour des médecins ». «
Face au Réseau santé social, qui a pour objectif principal
de transporter les flux Sesam-Vitale directement du professionnel
vers l'assurance maladie, Intranet Grand Est, précisent
ses promoteurs, permettra à notre profession de s'approprier
ce nouvel outil afin de s'évaluer, d'optimiser son organisation,
de prendre en charge son avenir », et d'établir un
« chaînage » des patients en vue d'une meilleure
organisation des soins... en plus d'une plus grande efficacité
de la gestion de leurs coûts. |
| Responsables...
du non-rappel des transfusés |
Pierre
MOREL
|
| Entre
deux rafales de critiques du procès des ministres dans
l'affaire du sang contaminé, Alain Madelin
pose une question : « Pourquoi n'a-t-on pas rappelé
ceux qui ont été "victimes" d'une transfusion
pour les prévenir ? » L'administration, mais
aussi, dit-il, le corps médical, ont « des comptes
à rendre ». Le point. |
|
| Les chiffres parlent
d'eux-mêmes : aux 2 600 transfusés et 1 325 hémophiles
officiellement contaminés par le VIH avant l'été
1985 recensés par le fonds d'indemnisation mis en place
sous Claude Evin, il suffit d'opposer les estimations du ministère
de la Santé faisant état de 6 000 contaminations,
ou une note restée confidentielle de Michel Garretta
qui en évaluait le nombre à 7 200, tandis que
Willy Rozenbaum avançait le chiffre de 10 000. Seule
explication à ce décalage, bon nombre de personnes
contaminées sont « des cas non déclarés,
perdus dans la nature, décédés, souvent
dans l'ignorance de leur maladie », explique Hervé
Duplessis, de l'Association française des transfusés
(AFT), dont le père a été emporté
en 1987 par un sida post-transfusionnel, sans que les médecins
lui aient jamais révélé la nature de sa
maladie. |
|
| M. Duplessis est
mort aux urgences de Nice, des suites d'une pneumonie. «
Son abandon sans soins spécifiques a rendu sa fin extrêmement
douloureuse et l'a précipité inexorablement vers
une mort qu'un traitement adéquat aurait pu retarder
», raconte son fils. Son épouse n'apprendra
les causes du décès de son mari que dans le couloir
de l'hôpital, de la bouche d'un interne, en public et
en présence de ses deux fils. L'interne lui demandera
sèchement de procéder à un test de dépistage.
« Si mon père était mort d'un accident
de voiture, son sida n'aurait jamais été diagnostiqué,
jamais ma mère n'aurait pensé une seconde avoir
pu être contaminée et elle aurait donc été
aussi privée d'un suivi médical adéquat
», poursuit Hervé Duplessis. |
|
| «
EVAPORATIONS » DE MALADES |
|
|
| Car si les hémophiles,
régulièrement suivis, longtemps mieux organisés
et « intégrés » (l'histoire a prouvé
qu'ils ont aussi été manipulés et qu'on leur
a menti) au système transfusionnel français, ont plus
rapidement appris le drame qui les frappait et ont pu être pour
la plupart « recensés », les transfusés
occasionnels ont, bien souvent, été abandonnés
à leur sort. |
|
| A qui la faute ? «
Les torts sont partagés entre l'administration, qui n'a jamais
donné de consigne, et les médecins, qui n'ont pris aucune
initiative », accuse l'AFT, pour qui tous les gouvernements
entre 1985 et 1993, année où Bernard Kouchner lancera
un programme de rappel des personnes transfusées et potentiellement
contaminées, sont responsables de cette mortelle omission --
le cabinet de Claude Evin est particulièrement accusé
par l'AFT [voir notre n° 1918]. |
|
| «
DÉSINFORMÉS » |
|
| Contrairement aux Etats-Unis,
où un programme de « look-back » était lancé
dès 1986, la France médicale et administrative est restée
amorphe face à la tragédie. Si l'on ajoute à
cette inertie que la déclaration d'un sida et de son origine
dans un registre national n'est devenue obligatoire qu'à partir
de juin 1986, on comprend mieux le pourquoi de ces « évaporations
» de malades. Seule directive de l'administration en matière
d'information des transfusés, une circulaire DGS (Direction
générale de la santé) du 20 octobre 1985 conseillant,
à partir de cette date, de procéder à des enquêtes
post-transfusionnelles. Pas un mot sur le passé... Quant aux
médecins du petit monde de la transfusion, ils ont bien sûr
pris assez tôt conscience du problème. Début 1986,
les spécialistes de ce milieu se réunissent au sein
d'un « groupe receveurs », animé par les Drs François
Pinon (ancien directeur du centre de transfusion sanguine de Cochin,
le premier à avoir donné l'alerte sur les risques transfusionnels)
et Bahman Habibi (ancien membre du CNTS, aujourd'hui mis en examen
pour empoisonnement par la juge Bertella-Geffroy). Ils informent les
hôpitaux de la création d'un registre des cas de contamination,
dans lequel on s'aperçoit que les cas recensés ne sont
pas les mêmes que ceux du bulletin épidémiologique
officiel, le BEH. Ce registre ne sera de toute façon
que très incomplet, la plupart des médecins transfuseurs
s'en tenant à la stricte application de la directive de 1985.
C'est ce même groupe « receveurs » qui, en juillet
1987, adressera au Directeur général de la santé
des recommandations visant à organiser la recherche des transfusés
contaminés en s'appuyant sur les registres des hôpitaux.
La demande de circulaire n'a jamais abouti. |
|
| Pendant tout ce temps,
la grande majorité du corps médical, peu familiarisé
au milieu des années quatre-vingt avec les questions touchant
au sida, était tenue dans l'ignorance du phénomène
de contamination transfusionnelle. « Les médecins
de base ont été désinformés »,
accuse Hervé Duplessis. Le rapport Habibi du 30 mai 1985 à
la DGS recommandait l'information du corps médical. Son seul
effet a été une brochure (éditée par Aides
et l'Unaformec) où toutes les causes de contaminations sont
exposées... à l'exception de la transfusion sanguine
; où les groupes à risque sont répertoriés,
sauf les personnes transfusées avant août 1985. En février
1987, un sondage de la DGS auprès de mille généralistes
pose la question de savoir quels sont les motifs de prescription d'un
test de dépistage : les antécédents transfusionnels
ne figurent pas parmi les réponses. |
|
| Huit ans d'inaction.
« De rétention volontaire d'information et de loi
du silence », accuse l'AFT. En 1993, quand arrivera la circulaire
Kouchner, il sera trop tard pour des milliers de personnes. |
|