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La
modernité de la pensée libérale
par Alain MADELIN
Par formation,
par tradition, le français ne serait pas fait pour un libéralisme
qui, par nature, nous-dit on, correspond beaucoup mieux aux particularités
historiques et sociologiques du monde anglo-saxon qu'au nôtre.
Il s'agit-là d'une idée reçue. Nous avons perdu de vue le rôle central
joué par les auteurs libéraux français des 18ème et 19ème siècles
dans la fomation, la conceptualisation et la diffusion des idées
libérales. Sans leurs apports, le libéralisme serait sans doute
resté une pensée inachevée.
Rien n'est plus habituel, par exemple, que de faire remonter les
sources de la pensée économique libérale à Adam Smith. Le philosophe
écossais serait non seulement le fondateur de la science économique,
mais plus encore le véritable inventeur, le " découvreur " du libéralisme
économique. Présenter les choses ainsi occulte tous les apports
d'une tradition française qui, tout au long du 18ème siècle, a produit
des ouvres essentielles. Elle minimise notamment le rôle fondamental
de Turgot dans la formation des concepts de base de la pensée économique
libérale moderne. Des travaux scientifiques ont récemment révélé
l'ampleur des emprunts qu'Adam Smith avait réalisé auprès de son
illustre contemporain français.
De même, on oublie que la grande littérature libérale des Etats-unis
s'inscrit directement dans la tradition d'une école d'économie politique
américaine fondée au début du 19ème siècle par l'ancien Président
Thomas Jefferson sur la base d'un manuel qui n'était autre que la
traduction réalisée par lui d'un ouvrage d'un auteur français, le
comte Destutt de Tracy. Ainsi, bien des idées qui nous reviennent
aujourd'hui d'outre-Atlantique ne sont en fait que des reformulations
et développements modernisés de concepts ou d'analyses dont les
prémisses ont généralement été posées par des auteurs bien français
: par exemple toute l'analyse moderne des mécanismes de la croissance
de l'Etat que l'on retrouve déjà anticipée chez les auteurs libéraux
de la Restauration (Charles Comte, Charles Dunoyer, Augustin Thierry),
et plus encore chez Frederic Bastiat et les collaborateurs du Journal
des Economistes.
Sur un plan scientifique, beaucoup d'économistes seront sans doute
étonnés d'apprendre qu'il existe actuellement un courant anglo-saxon
qui vise à réhabiliter l'oeuvre de ces économistes français du 19ème
siècle en démontrant que leurs jugements se fondaient sur une démarche
scientifique incomparablement supérieure à celle de leurs rivaux
britanniques, les fameux Manchestériens (Ricardo, Malthus...) présentés
dans tous les cours d'université comme les fondateurs, à la suite
d'Adam Smith, de la vraie science économique. Alors que ces derniers
éprouvaient encore beaucoup de mal à résoudre le problème des origines
de la valeur ? et contribuaient ainsi à entretenir les germes de
ce qui allait plus tard former le coeur de la doctrine marxiste
?, les économistes français rejetaient déjà résolument les ambiguités
de la théorie de la valeur-travail pour adopter (malheureusement
sans être encore en mesure de l'expliciter clairement) une conception
"subjective" et très moderne de la valeur.
Enfin, il est à la mode d'accuser les libéraux contemporains du
péché d'économicisme, et de leur reprocher de ne plus accorder suffisamment
d'attention aux vraies valeurs de l'Humanisme européen. En faisant
le procés de l'Etat-étouffe-tout, en appelant à la régression des
dépenses publiques, en condamnant les nationalisations et les excès
de l'économie administrée, en dénonçant les abus de la protection
socialisée, en se faisant les défenseur de la propriété, les libéraux
"à l'anglo-saxonne" trahiraient les idéaux humanistes de leur tradition.
Le libéralisme présenterait le défaut rédhibitoire de conduire à
la victoire des comportements individualistes, au détriment de tout
ce qui peut incarner la présence de valeurs de solidarité ou d'identités
collectives.
Ce procès de l'individualisme n'a rien de nouveau. C'était déjà
ce que socialistes et conservateurs reprochaient de concert aux
libéraux français du 19 ème siècle. Les travaux de ces derniers
prouvent pourtant à quel point ce reproche est infondé, et résulte
plus de fantasmes idéologiques et politiques que d'une analyse réelle
de la pensée de ceux qui étaient concernés.
Que Benjamin Constant ou Alexis de Tocqueville échappent généralement
à cette opprobe n'empêche pas que les autres partageaient le plus
souvent la même conviction sur l'importance du rôle des traditions,
du respect des valeurs et des solidarités communautaires, mais que
c'était précisément au nom de la préservation de celles-ci qu'ils
s'attaquaient aux monopole de l'Etat moderne avec une virulence
très souvent bien au-delà de ce que l'on trouve aujourd'hui dans
la pensée libérale même la plus agressive. Excellents prophètes
de ce qui allait s'enchaîner avec l'avènement des Etats providence
contemporains, et en raison même des leçons qu'ils avaient eux-mêmes
tirées de leur expérience révolutionnaire, les libéraux français
du 19ème siècle ont été les premiers à comprendre que c'est l'excès
d'Etat qui conduisait paradoxalement à l'anomie sociale aujourd'hui
si fréquemment mise au débit du libéralisme.
Les vrais contours du libéralisme
Ces remarques sur l'histoire de la pensée libérale dans notre pays
me conduisent tout naturellement à préciser une nouvelle fois les
contours de cette pensée libérale, ainsi que les contributions qu'elle
apporte tant au progrès social qu'au progrès économique. La pensée
libérale est très souvent assimilée à un certain nombre de recettes
économiques qui asservissent l'homme et le mettraient au service
exclusif des chiffres. En réalité, cela n'a aucun sens. La pensée
libérale, avant d'être une pensée économique, est une pensée philosophique,
juridique et politique de la libération de l'homme.
Un libéralisme philosophique et politique
Le libéralisme correspond d'abord et avant tout à l'idée que l'homme
est un être moral, un être de conscience, un être libre, libre de
faire le bien comme le mal. Et c'est précisément cette liberté de
choisir en conscience de faire l'un ou l'autre, l'un plutôt que
l'autre, qui fonde sa responsabilité; responsabilité vis-à-vis de
Dieu son Créateur pour les uns, vis à vis des exigences de sa raison
pour les autres. A son tour, c'est parce que le libéralisme voit
d'abord et avant tout dans chaque être individuel ce qu'il y a de
responsable, qu'il en conclue que tous les hommes sont moralement
égaux, et qu'il pose ainsi le principe de l'égale dignité de tous
les êtres humains.
Défini de cette façon, le libéralisme est le produit d'une longue
histoire philosophique qui débute en Grèce il y a vingt cinq siècles,
est ensuite portée par le grand souffle du christianisme, et se
trouve finalement consacré par les déclaration des droits de l'homme
et du citoyen de 1789, véritable charte des libertés individuelles.
C'est une doctine qui, par construction, se déclare l'ennemie irréductible
de toutes les thèses qui prônent l'inégalité des hommes ou des races.
Concrètement, cela veut dire que pour les libéraux il existe au-dessus
de tout pouvoir humain, qu'il soit d'essence autocratique ou démocratique,
une autre loi, fruit de la nature de l'homme, de son histoire et
de notre civilisation, qui s'impose à lui comme à tous les autres
hommes, et qui limite ce qu'il peut naturellement faire ? par exemple
violer les droits des autres. Au nom de ce principe essentiel je
suis de ceux qui considèrent que si 51 % des français, ou même 99
% votaient la suppression des droits de l'homme, cela n'empêcheraient
pas ceux-ci de continuer à exister, et donc de s'imposer à tous
comme un devoir moral.
Pour moi, c'est d'abord cela être libéral. C'est un refus farouche
de la loi du plus fort; et donc de ramener le droit à la simple
expression du choix des plus forts, ou des plus nombreux.
Un libéralisme juridique
Il s'ensuit qu'aux yeux d'un libéral la démocratie ne peut se réduire
à l'exercice du seul principe majoritaire. La loi de la majorité
doit se trouver équilibrée par un principe de limitation du pouvoir
qui protège les droits des minorités ? à commencer par ceux de la
plus petite de ces minorités, l'individu.
C'est ainsi que la conception libérale de la démocratie repose sur
la présence de limites constitutionnelles délimitant les pouvoirs
du législateur et du gouvernement. Dans la démocratie libérale,
la loi ne saurait se réduire à la volonté et aux caprices d'une
majorité d'un jour. La loi ne peut être que le produit de procédures
complexes où s'inscrit l'héritage accumulé d'une longue histoire
juridique et culturelle.
Le libéralisme est donc une approche des relations humaines et politiques
fondées sur la priorité de l'ordre juridique.
Il existe deux méthodes pour assurer l'ordre social : la première
consiste à donner des ordres, à en user et à en abuser, en étendant
indéfiniment le pouvoir des contraintes de l'Etat. La seconde cherche
non pas à commander les hommes au moyen d'une autorité dite supérieure,
mais à établir les droits et les obligations réciproques des individus.
C'est la méthode juridique, la méthode libérale.
Bien souvent au lieu de réclamer "moins d'Etat", nous devrions en
fait demander "plus de droit". Telle est la vraie démarche libérale.
Un libéralisme économique
Le libéralisme
économique est bien évidemment indissociable des deux caractéristiques
précédentes. C'est l'ordre juridique d'une société d'hommes libres,
citoyens d'un Etat soumis au droit ? l'Etat de droit ?, qui est
la source de la croissance et de la prospérité économique.
L'essor des disciplines macro-économiques nous a habitué à raisonner
en termes de "demande", de "capital", "d'investissement", de "productivité"...
Mais à manier les équations de plus en plus complexes, nous en sommes
arrivés à perdre de vue l'essentiel : à savoir qu' "il n'y a de
richesse que d'hommes".
Pour le libéral que je suis, la croissance, l'emploi n'ont en définitive
d'autre origine que l'homme, sa liberté et sa créativité. Ce n'est
pas dans l'étude de la macro-économie que se trouve le secret de
la prospérité économique, mais dans les institutions et la manière
dont elles stimulent sa créativité en faisant appel à sa liberté
et à son sens de la responsabilité.
A cet égard la référence du libéralisme au "laissez faire" est la
source d'immenses malentendus. Ce n'est pas le libéralisme en soi,
mais la trahison des grands principes de droit par des Etats qui
ne conservent plus que les apparences de l'ordre libéral qui est
la cause des grands déréglements économiques et sociaux.
Historiquement, le "laissez faire, laissez passer" constituait une
réaction contre le colbertisme, son dirigisme étouffant, et ses
privilèges sclérosants. C'était, prioritairement, un revendication
de responsabilité. "Laissez faire, laissez passer", c'était une
façon de permettre l'ascension des individus, la liberté d'épanouissement
des originalités personnelles.
C'est ainsi une erreur que de laisser croire que la pensée libérale
réduit l'homme au rôle de simple agent économique dont la seule
fonction serait de produire, de consommer ou d'investir. Pour un
libéral, l'économie est d'abord et avant tout faite d'hommes et
de femmes plus ou moins incités à faire preuve d'initiative, à entreprendre,
à innover, à travailler, à faire preuve de responsabilité dans des
structures sociales qui favorisent plus ou moins le meilleur de
chacun.
La dimension sociale du libéralisme
Celle-ci est encore plus mal connue. L'étiquette libérale a trop
servi dans le passé à couvrir des marchandises frelatées et diverses
formes de conservatisme qui n'avaient rien à voir avec le libéralisme.
C'est ainsi que le libéralisme est trop souvent identifié à une
absence de générosité sociale, une loi de la jungle où le fort triompherait
aisément des faibles. Ce n'est pas exact.
Certes, pour les libéraux, la confiance dans les libertés économiques
est le plus sûr moyen pour conduire à la prospérité. Mais les libéraux
sont les premiers à reconnaître que s'il y a dans l'homme un besoin
de liberté, il y existe aussi bien entendu un besoin de sécurité.
Cette vérité d'évidence, vous la retrouverez très clairement exprimée
chez les libéraux français du 19ème siécle. Chez Frédéric Bastiat
par exemple, qui a consacré de très belles pages à montrer que le
besoin de sécurité est fondamental dans l'âme humaine, et qu'il
faut travailler à donner aux hommes les moyens d'assurer leur sécurité
car cela ne se fait pas tout seul.
C'est pourquoi les libéraux du 19ème siècle furent les initiateurs
de nombreuses institutions de protection sociale sous forme d'assurances
ou de sociétés de secours mutuels ; institutions destinées à prévenir
la maladie, le chômage, ou la vieillesse, à permettre aux ouvriers
de se créer un patrimoine au travers de caisses d'épargne. C'est
un libéral, l'économiste Gustave de Molinari, qui, joignant l'acte
à la parole, tenta par exemple le premier en France de créer des
"Bourses du travail". Bien des expériences et réalisations qui ont
marqué l'évolution de notre société et de son environnement social
à la fin du 19ème siècle, furent en fait le produit d'initiatives
libérales.
La grande différence avec la pensée sociale contemporaine est que
les libéraux mettent l'accent sur le rôle prioritaire des associations
et du monde associatif. La pensée libérale est une pensée d' équilibre,
une pensée qui considère que si l'on veut éviter l'oppression des
faibles par les forts il existe une autre voie que le recours à
la loi ou à l'Etat : la libre association. Le libéral est quelqu'un
qui, à une intervention de l'Etat préfère, chaque fois que cela
est possible, une intervention des intéressés eux mêmes, spontanément
associés.
C'est ainsi, là encore, qu'au 19ème siècle, ce sont les libéraux
qui, en France, demandaient la liberté des syndicats, syndicats
libres et libre entreprise étant à leurs yeux deux formes complémentaires
d'un même ordre social. Pour autant toutefois que ces syndicats
respectent eux-mêmes le jeu des libertés, et n'utilisent pas l'Etat
pour passer d'un ordre de contrats volontaires à un nouvel ordre
d'essence réglementaire construit sur une pyramide d'alibis quasi-contractuels.
La pensée du 21ème siècle
Pour terminer, je voudrais montrer que ces idées, bien qu'elles
soient illustrées par la pensée de gens d'hier, sont en réalité
plus actuelles que jamais.
A la veille de notre entrée dans le 21ème siècle, nous sommes en
effet confrontés à un formidable changement. Après la révolution
agricole, puis la révolution industrielle, voici que se profile
la troisème grande vague de changement dans l'histoire de l'Humanité.
La mondialisation de l'économie, la réduction des distances et l'accélération
du temps, la révolution des technologies de l'information et de
la communication annoncent une nouvelle civilisation. A la civilisation
de l'usine va succéder celle du savoir.
Nous vivons la révolution d'une économie globale où capitaux et
informations ne connaissent plus de frontières. Une économie où
ce ne sont plus seulement les matières premières ou les sources
d'énergie qui comptent, mais, de plus en plus, le savoir, le travail,
l'organisation. Nous entrons dans un monde où, plus que jamais,
ce qui va compter, ce sont les talents, les capacités d'imagination
et de créativité des hommes.
Ainsi esquissé, ce 21ème siècle, porte en lui une formidable promesse.
Le 20ème siècle a été le siècle des Etats avec ses deux guerres
mondiales, puis celui de l'Etat-providence et du pouvoir montant
des bureaucraties. Depuis le grand évènement que fut la chute du
mur de Berlin, le 21ème siècle apporte au contraire avec lui la
promesse d'un monde qui fera davantage confiance à l'homme, d'un
monde qui remet l'homme au coeur de la société.
Les nouveaux horizons de la science apportent non seulement de nouvelles
chances de prospérité, d'emplois et de croissance, mais encore une
croissance d'un type nouveau : une croissance plus soucieuse de
l'homme et de son environnement, lui offrant de nouvelles possibilités
d'être et d'apprendre. Une croissance créatrice de nouveaux produits,
de nouveaux services, donc de nouveaux métiers, et porteuse d'une
culture plus accessible.
Simultanément, cette plus grande ouverture au monde suscite un besoin
de proximité, la nécessité de repères sécurisants et d'espaces à
taille humaine, et la possibilité de s'épanouir au sein de multiples
communautés ? dont la plus naturelle reste la famille ?, d'associations
volontaires, de solidarités professionnelles et culturelles.
Ce 21ème siècle sera un siècle de citoyens plus libres et plus responsables,
plus autonomes mais aussi plus solidaires au sein d'une société
de plus grande harmonie; un siècle donnant davantage de place à
une société civile infiniment plus riche.
Bien évidemment, je ne dis pas que cette mutation ira sans problème.
J'en déduis néammoins que ce siècle sera marqué par un grand choix
libéral, par le retour en force de systèmes de valeurs et de cohésion
sociétale beaucoup plus proches des valeurs libérales auxquelles
j'adhère que cela n'a jamais été le cas depuis bien longtemps.
Voilà pourquoi il est si important aujourd'hui de renouer avec
les racines historiques et intellectuelles du libéralisme, et notamment
du libéralisme français, sans doute le plus riche de tous. C'est
la raison pour laquelle nous avons décidé de lancer ces premières
université populaires libérales, pour mieux faire connaître les
sources et les fondements de la pensée libérale, et montrer leur
grande modernité.
Printemps
1999
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